mercredi 16 septembre 2009

Le combat des dieux vivants du Kokugikan ...

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"Au tournoi de septembre à Tokyô, juste après mes dix-huit ans, je me sentis prêt à débuter car j'atteignais une bonne synchronisation de mon état mental et de mes performances physiques. Pendant quinze jours, à raison d'un combat par jour, je me promis de prouver que Shomintsu n'avait pas gâché son temps avec moi.

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Le premier jour, j'affronte un lutteur redouté, court mais lourd, qui compte sur la force de son impact pour vaincre. Je résiste à sa poussée, je recule, mains cramponnées à sa ceinture, soudain, je sens sous mon pied la limite du doyo, je pivote alors à droite, la masse passe devant moi, tel un obus projeté du fond de la salle, il hurle, il s'écrase. On m'acclame.

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Le deuxième jour, je devine, lorsque nous nous précipitons l'un vers l'autre, que mon adversaire est plus agressif que moi. Décidant de ne pas me laisser contaminer par sa haine, je le considère comme un pur problème technique, un jouet mécanique à ressorts, j'encaisse ses petits coups frappés du plat de la main, je réduis l'amplitude de ses bras en coinçant ses épaules avec mes coudes puis j'envoie une brusque secousse à sa jambe droite : il tombe.

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Le jour suivant, je ne peux pas lutter contre la poussée d'un adversaire hors norme - plus de deux mètres, plus de deux cents kilos. En une ruée et une prise à la poitrine, il m'expulse.
Le lendemain, un nouveau colosse se jette sur moi. Or j'ai réfléchi : les très grands hommes ont généralement un point faible, l'équilibre précaire, lequel vient de leurs jambes hautes et de leurs genoux fragiles. Je joue donc de rapidité ; vif, saccadé, nerveux, je glisse tel un goujon autour de lui ; déstabilisé, il me cherche du regard ; trop tard, il est à terre.

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Les jours suivants, les spectateurs autant que les professionnels s'intéressent à moi. On attend mes combats, on les redoute; on les espère, je deviens l'étoile montante du sumô. Pour ce qui est des facteurs physiques - vitesse, poids, force - je rentre dans la moyenne basse ; en revanche, je surprends par mon adaptabilité à l'adversaire ; parfois rusé, je frappe dans mes mains afin qu'il cligne des paupières, instant dont je profite pour lui attraper la ceinture ; parfois puissant, je le soulève en l'air. En quelques jours, la légende court que je suis brillant, virtuose, imprévisible. En réalité, cela vient de ma concentration. A chaque occasion, je plane au-dessus du ring, de moi et, par une sorte d'intuition, de la scène, j'agis juste. Si le combat dure, je me concentre sur le souffle et la peau de l'autre ; dans son souffle, je guette la déficience puis j'attaque ; au frémissement de sa peau, je devine la décision et je la contre. Parce que je mets ma conscience en haut, le corps de mon adversaire devient minuscule, puis, parce que j'en suis convaincu, son poids devient celui d'un ballot de paille. Désormais, j'adore grimper sur le ring ; dans ce cercle de quatre mètres cinquante-cinq, mille possibilités de perdre ou mille possibilités de gagner, cela dépend de moi, de l'ennemi, de notre intelligence des situations et - un peu - du hasard. C'est la scène de la vie. C'est la vie. J'ai envie de vivre.

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A l'issue du tournoi, je collectionnais plus de victoires que de défaites, les yeux se braquaient sur moi : j'allais changer de catégorie et gravir les échelons dans la hiérarchie des sumô. Une association de mes supporters venait de se créer.
Avec mes camarades et mon idole Ashoryu, qui venait de se retirer du métier en coupant ses cheveux, je fêtai ce progrès toutes les nuits pendant une semaine.
Le dimanche suivant, au matin, je me réveillai comblé, pliai mes affaire, nettoyai ma chambre et me présentai devant mon mentor. Le chant de la bouilloire m'accueillit dans la pièce vide où trônait un bouquet de fleurs.
- J'arrête, maître Shomintsu. Je ne monterai plus sur le doyo.
- Pourquoi ? Tu pèses quatre-vingt-quinze kilos et tu y arrives enfin.
- Comme vous le dites : j'y arrive ! Le but, c'était d'y arriver. A m'étoffer, à me dominer, à me qualifier dans un tournoi. Cependant, mon but n'a jamais été de devenir un champion, encore moins le champion des champions. Ai-je tort ?
- Toi seul le sais.
- Vous avez répété que vous voyez un gros en moi, pas un champion.
- Tu m'as entendu.
- Le gros en moi, ça y est, je le vois : le gros ce n'est pas le vainqueur des autres, mais le vainqueur de moi ; le gros, c'est le meilleur de moi qui marche devant moi, qui me guide, m'inspire. Ca y est, je vois le gros en moi. Maintenant, je vais maigrir et entreprendre des études pour devenir médecin.
Son visage se tendit de plaisir.
- Merci, maître, de m'avoir remis sur le chemin, de m'avoir montré que j'étais capable d'y marcher.
- Tu as raison, Jun. Le but, ce n'est pas le bout du chemin, c'est le cheminement.


Eric-Emmanuel SCHMITT
Le sumo qui ne pouvait pas grossir

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Au-dessus du dohyô (ring) est suspendue une structure en bois évoquant la toiture d'un temple shintô. Des glands de différentes couleurs, représentant les quatre saisons, sont suspendus à ses extrémités.


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Jeter du sel afin de purifier le ring et la rencontre est issu d'un rituel complexe auquel se soumet le sumô avant le combat (images de la TV Japonaise).


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Toujours le rituel shintô de la purification par l'eau. Les premiers combats remontent à plus de 1500 ans. Ils se déroulaient dans l'enceinte des temples shintô et étaient accompagnés de musiques et danses sacrées. Rapidement, la cour impériale organisa chaque année des tournois. C'est sous son contrôle que les règles sont élaborées et que le sumô prend sa forme actuelle.


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Les combats se déroulent sur un tertre carré de terre battue : le dohyô ; en son centre est dessinée une arène circulaire de 4,55 m de diamètre, délimitée par des ballots en paille de riz (tawara).


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Les lutteurs entrent sur le dohyô, se saluent et s'accroupissent face à face au centre du ring. Prêts à l'attaque, ils se fixent intensément : c'est le shikiri, un moment de concentration avant le combat.


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Pour gagner, le lutteur doit soit pousser son adversaire hors du cercle, soit lui faire toucher le sol. Les lutteurs engagent parfois le combat par un tsuppari ou un hikate (coups portés du plat de la main). Cette charge comporte des risques mais elle peut être dévastatrice et se conclure par un oshidashi : l'adversaire est projeté hors de l'arène. Mais généralement les sumôtori restent genoux fléchis et s'efforcent de saisir rapidement la ceinture de leur adversaire. Une bonne prise à la ceinture offre de nombreuses possibilités, la plus artistique étant de se saisir de son adversaire d'une seule main et de le faire tomber sur le dos. La prise la plus "honorable" est le yorikiri : le lutteur attrape la ceinture de son adversaire à deux mains et le soulève pour le faire basculer. La prise tsurudashi est encore plus spectaculaire : le gagnant porte littéralement le vaincu hors de l'arène !


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Les lutteurs sont classés en catégories, selon leur talent et le nombre de leurs victoires. Le rang le plus élevé de la hiérarchie est celui de yokozuna "grand champion". Il y a rarement plus de quatre yokozuna en activité en même temps. Ensuite viennent les ozeki, puis, par ordre décroissant, les seki-wake, les komusubi et la masse des mae-gashira.
Si un rikishi (lutteur) se signale par huit victoires au minimum, sur les quinze rounds d'un tournoi, il passe automatiquement dans la catégorie supérieure. A l'inverse, en cas de makekoshi (huit défaites et plus), il est rétrogradé.


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Lors des combats qui se déroulent le soir, les sumôtori se présentent au public revêtus d'un tablier de cérémonie et d'une ceinture de chanvre blanc tressée, orné de bandes de papier blanc plié comme dans les sanctuaires shintoïstes.


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Les tournois (basho) commencent le matin dès 10 heures. C'est à peu près l'heure à laquelle j'ai assisté à ces combats et la raison pour laquelle il y a peu de monde. Le billet était valable jusqu'au soir, mais je me voyais mal y passer la journée, même si on peut s'y restaurer ... En effet, les maisons de thé fournissent boissons, restauration et souvenirs ... Le soir, la salle est comble, on y vient pour voir, mais aussi pour se faire voir, surtout si on peut s'offrir les places les plus recherchées - au bord du ring - places avec un tatami pour quatre personnes qui coûtent environ 30.000 yens par personne.


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Dès 10 heures, donc, s'affrontent tout d'abord les lutteurs de troisième division (makushita "dessous le rideau"). Vers 15 heures commencent les combats de deuxième division (juryô). Viennent ensuite les lutteurs de première division (makumouchi "à l'intérieur du rideau").


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J'allais oublier de vous présenter le personnage central du tournoi, le gyoji (arbitre), vêtu du costume traditionnel de la cour impériale et son fameux éventail qui signale le début du combat.


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Merci de votre visite !

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vendredi 11 septembre 2009

Ryôgoku ... le village des lutteurs de sumô ...

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Les bannières à l'entrée du stade Ryôgoku Kokugikan sont hissées pour le grand tournoi annuel de mai. La fédération de sumô organise six tournois (o-zumô) par an, de quinze jours chacun : trois à Tokyô (en janvier, mai et septembre), les trois autres à Osaka (en mars), Nagoya (en juillet) et Fukukuoka (en novembre). Le grand rendez-vous des sumôtori est celui du Ryôgoku Kokugikan de Tokyô.
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Le tournoi est très largement retransmis par les chaînes locales et nationales. Ici, une vue d'ensemble du Kokujikan
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Les écuries de sumô (beya) sont installées près du stade ce qui permet aux lutteurs de sumô d'arriver à pied, simplement vêtus d'un yukata (kimono de coton léger) et de geta (sandales de bois).

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Vers l'âge de 15 ans, les jeunes garçons sont acceptés dans une beya et quittent leur famille. Sélectionnés pour leur force et leur taille, les lutteurs (rikishi) sont soumis à un entraînement intensif et à une discipline de vie spartiate. La société du sumô est extrêmement hiérarchisée : les nouveaux venues servent les lutteurs aînés, nettoient et font la cuisine pour toute l'écurie. Leur entraînement peut commencer dès 4 heures du matin, les plus anciens arrivant à 6 heures. Cette vie exténuante se déroule au sein d'une société et d'une culture que peu d'étrangers ont pu pénétrer.

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Le plat des lutteurs de sumô : le chanko nabe, un ragoût abondant et très calorique : 3 kg de poisson, 2 poulets entiers, 2 kg de viande de boeuf, 12 oeufs, 2 kg de fèves ...

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La plupart des lutteurs de sumô adultes pèsent entre 110 et 150 kg. Mais ce ne sont pas tous des montagnes de chair, certains, même des champions, ne peuvent peser que 90 kg ...

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"Apprendre est agréable. Désapprendre l'est moins. Devenu aspirant sumô, je mesurais combien les apparences étaient trompeuses. Depuis que j'étais entré à l'école de Shomintsu - certains disent l'écurie de Shomintsu - une des plus renommées parmi la cinquantaine existant au Japon, je ne cessais de crever mes illusions.
Première fausse idée : manger vous engraisse. Logique non ? Un veau, il s'empâte dès qu'on le gave ; un sac, il s'enfle de ce qu'on dépose en lui ; moi pas ! Moins qu'un sac, moins qu'un veau. J'avais beau me lever à trois heures pour avaler douze oeufs durs avant de me rendormir, puis enchaîner à partir de cinq heures six repas au cours de la journée, six collations qui mêlaient riz gluant, soupes riches, viande rouge, poissons gras, je ne parvins, en quelques mois, qu'à avoir l'air normal, remplumé : si je cessai d'avoir la peau agrippée aux os ou les articulations trop anguleuses, je conservai ma taille de pantalon, je n'épaissis pas. Constamment nauséeux, fatigué par une digestion sans répit, j'étais dégoûté, dégoûté de moi, dégoûté de la nourriture. Au début, j'attribuai mon échec au fait que je vomissais ; cependant, après trois mois, ma technique d'absorption s'améliora, je sus enfin, lors d'un écoeurement, m'allonger sur le dos en respirant avec précaution pour contraindre mon estomac plein à digérer ; néanmoins la balance n'obéit pas à mes progrès, n'oscillant que d'une centaine de grammes. Je me sentis maudit ! Shomintsu m'expliqua alors que, dans mon cas, la bonne manière de forcir n'était pas de consommer mais de dépenser : je devais intensifier le sport, amorcer un programme de musculation.
Deuxième idée fausse : il suffit de vouloir pour pouvoir. Lorsque Shomintsu établit la liste de mes exercices avec les poids et les haltères, je me convainquis que j'y arriverais puisque je le voulais. Or mon esprit me joua mille coups tordus qui m'empêchèrent d'atteindre mon but, m'offrant toujours une bonne raison de différer l'entraînement, la fatigue, les maux de ventre, une douleur au coude, un coup de blues, une remarque qui m'avait déplu, une blessure reçue en combattant. Plus je persistais dans mon idée de devenir champion, plus j'apparaissais incapable d'accomplir ma volonté ; celle-ci s'avérait faible, minoritaire, dominée par des instances plus puissantes qu'elle, mes humeurs, ma déprime, ma lassitude, mes limites physiques. Ma volonté ne dirigeait pas le navire, elle restait un marin enfermé dans la cale sont personne n'écoutait les avis.
Troisième fausse idée : Shomintsu devait, selon moi, appartenir à la religion shinto comme la plupart des sumô depuis mille ans. En réalité, Shomintsu suivait la voix du bouddhisme zen. Il méditait des heures, assis en tailleur et il se rendait à l'occasion dans un jardin zen où il coulait une demi-journée.
Tant de démentis en une année ! Tant de convictions qui s'écroulaient ! Mes repaires glissaient, je marchais dans un cimetière d'idées mortes, parmi les tombes de mes anciennes croyances, ne sachant plus quoi penser.
- Tu penses mal, Jun ! m'avoua Shomintsu un jour en soupirant. D'abord, parce que tu penses trop. Ensuite, parce que tu ne penses pas assez.
- Je ne comprends pas : tu dis blanc et noir ensemble !
- Tu penses trop car tu interposes de la pensée entre le monde et toi ; tu bavardes plutôt que tu n'observes ; tu projettes des idées préconçues davantage que tu ne saisis les phénomènes. Au lieu de regarder la réalité telle qu'elle se présente, tu la vois à travers les lunettes teintées que tu te poses sur le nez ; évidemment, derrière des verres bleus, l'univers est bleu ; derrière des jaunes, le jaune domine ; derrière des rouges, l'écarlate tue les autres couleurs ... C'est toi qui appauvris ta perception parce que tu n'y vois que ce que tu y mets : tes préjugés. Rappelle-toi, lors du premier match de sumô auquel tu as assisté, le temps qu'il t'a fallu pour passer du mépris à l'admiration !"

Le sumô qui ne pouvait pas grossir
Eric-Emmanuel SCHMITT

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A suivre, les combats ... vous n'imaginiez tout de même pas que je ne me suis contentée que des coulisses !

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Merci de votre visite !

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Posté par asiemutee à 22:53 - - Commentaires [2]
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