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Peu importait que l'histoire ait déjà commencé : le kathakali sait depuis longtemps que le secret des Grandes Histoires, c'est précisément de n'en point avoir. Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre. Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise. Elles ne cherchent ni la mystification par le biais du suspense et de dénouements inattendus, ni la surprise de l'incongru. Elles sont aussi familières que la maison qui vous abrite. Que l'odeur d'un amant. On les écoute jusqu'au bout, alors qu'on en connaît la fin. De même que l'on vit comme si l'on ne devait jamais mourir, tout en sachant pertinemment qu'il mourra un jour. Dans les Grandes Histoires, on sait d'avance qui vit, qui meurt, qui trouve l'amour et qui ne le trouve pas. Mais on ne se lasse jamais de le réentendre.
C'est là ce qui fait leur mystère, leur magie.
Pour le danseur de kathakali, ces histoires sont ses enfants et son enfance. Il a grandi avec elles. Elles sont la maison qui l'a vu croître, les prairies qui l'ont vu jouer. Ses fenêtres et sa vision du monde. Si bien que quand il raconte une histoire, il la traite comme il traiterait son enfant. La taquine. La punit. L'envoie rebondir comme une balle. La cloue au sol pour ensuite la relâcher. Rit d'elle parce qu'il l'aime. Il est capable de vous faire traverser l'univers en quelques minutes, mais peut passer des heures à contempler une feuille qui se fane. Ou à jouer avec la queue d'un singe endormi. Il passe sans effort des tueries de la guerre au bonheur d'une femme qui se lave les cheveux dans un torrent de montagne. De la joie maligne d'un démon qui vient d'avoir l'idée d'un nouveau tourment à l'avidité d'une commère malayali qui se réjouit d'un nouveau scandale à colporter. De la sensualité d'une femme allaitant son enfant à la séduction espiègle du sourire de Krishna. Il est capable de mettre au jour la douleur qui est au coeur du bonheur. La vase de la honte qui se cache dans un océan de triomphe.
Il raconte des histoires de dieux, mais son histoire sort tout droit du coeur, humain et faillible.
Le danseur kathakali est le plus beau des hommes. Parce que son corps n'est rien d'autre que son âme. Son seul instrument. Depuis l'âge de trois ans, il a été façonné, polissé, ciselé, ouvragé, attelé tout entier à cette tâche qui consiste à raconter des histoires. Il a de la magie en lui, cet homme, sous son masque peint et ses jupes tourbillonnantes.

Extrait de Le Dieu des Petits Riens de Arundhati ROY

 

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Photos à Cochin (Inde du Sud) en janvier 2011