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La nuit vient de commencer et rats et souris vont encore se faire attendre un peu. Avant l'affrontement, je prends un peu de repos.

 

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Il n'y a pas de fenêtre à coulisse dans cette cuisine, mais il y a en échange une sorte de frise à meneaux d'environ trente centimètres de large, qui a été aménagée pour laisser passer l'air en été et en hiver. Je me réveille, surpris par un coup de vent qui entraîne des fleurs de cerisier tombant sans regrets, por trouver sur les planches de la trappe l'ombre oblique de la cuisinière, portée par les rayons de la lune voilée qui s'est levée pendant mon sommeil. De peur d'avoir trop dormi, j'agite deux fois ou trois fois mes oreilles et je jette un coup d´oeil autour de moi : rien que le silence, interrompu comme hier soir par le bruit de l'horloge. C'est l'heure des rats. D'où vont-ils venir ?

Un tapotement se fait entendre dans le placard. On dirait qu'un rat appuie ses pattes sur le bord d'une assiette et fait des ravages dans le contenu. C'est donc de là qu'ils vont sortir. Je vais m'accroupir près du trou du placard. Mais le rat se fait attendre. Puis le tapotement sur l'assiette cesse et cette fois il est remplacé par un bruit sourd qui s'interrompt parfois ; le rat a dû s'attaquer à un bol ou quelque chose de semblable. Et le bruit est juste à dix centimètres devant mon nez, de l'autre côté de la porte. De temps en temps, un bruit de pas se rapproche jusqu'au bord du trou , mais s'éloigne ensuite et aucun rat ne se hasarde au-dehors. Que ne dois-je pas endurer ! L'ennemi est en train de tout dévaster à une épaisseur de porte de moi, et je dois patienter au bord du trou sans rien pouvoir faire. Les rats, assiégés dans le placard comme l'ennemi de la baie de Port-Arthur, sont en train d'organiser un bal très animé. Si au moins O-San avait laissé ce placard entrouvert pour que je puisse y entrer ... Stupide campagnarde !

Voici maintenanr que mon coquillage d'oreille de mer se met à tinter derrière la cuisinière. L'ennemi vient aussi de là ; je me glisse tout doucement vers lui, mais je ne vois qu'une queue dans un éclair et tout disparaître sous l'évier. Un moment plus tard, la tasse à gargarismes cliquette contre la cuvette de métal dans la salle de bains. Au moment où je me retourne pour parer à cette apparition sur mes arrières, une énorme bestiole de près de quinze centimètres fait tomber un sachet de poudre dentifrice et court se réfugier sous la véranda. Je la poursuis pour lui couper la retraite, mais plus rien, on ne la voit nulle part. Attraper un rat est plus difficile que je ne l'avais cru. Je commence à me demander si j'ai vraiment la capacité innée de chasser les souris et les rats.

Quand je vais à la salle de bains, l'ennemi charge d'un placard ; quand je surveille le placard, on surgit de l'évier ; quand je me tiens au milieu de la cuisine, on en profite pour s'activer un peu partout ailleurs en même temps. Est-ce de l'insolence ou de la lâcheté ? En tout cas, l'ennemi n'est pas digne d'un gentilhomme. Je vole, je saute ici et là quinze ou seize fois de toute mon ardeur et l'esprit tendu ; mais j'aboutis à autant d'échecs. C'est regrettable, mais avec un ennemi aussi peu coopératif, l'amiral Togo lui-même n'aurait pu trouver aucune tactique. Au début, j'avais du courage, de l'animosité, j'avais même un sentiment du tragique, mais tout cela est devenu ennui, ridicule, envie de dormir et fatigue. Alors je m'assieds au milieu de la cuisine et me décide à ne plus bougeer. Même si je reste immobile, l'ennemi dans son insignifiance ne peut tenter grand-chose car je fais semblant d'être aux aguets dans toutes les directions. A la pensée que l'adversaire que je me suis choisi est en réalité un ramassis de lâches mesquins, le sentiment que la guerre m'apporterait de l'honneur disparaît et il ne me reste plus qu'un arrière goût de détestation. Au-delà encore de cette détestation, je me sens découragé et indifférent, puis j'en arrive à un solide mépris pour ces amateurs qui ne savent rien faire d'intéressant. Enfin, j'ai sommeil. Je finis par avoir très sommeil après ces réflexions. Je vais dormir. Le sommeil est nécessaire, même en territoire ennemi.

 

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De l'ajour ouvert en direction de l'avant-toit, un fort coup de vent porteur d'une tornade de fleurs de cerisier vient m'envelopper. C'est alors que le trou du placard livre passage à quelque chose qui jaillit comme un boulet de canon fendant l'air et vient me mordre l'oreille gauche avant même que j'aie le temps d'equiver. Tout de suite après une ombre noire passe derrière moi et s'accroche à ma queue. Tout s'est passé en un éclair. Je saute en l'air machinalement pour essayer de faire tomber ces monstres, en y mettant toute ma force. Le rat qui a planté ses dents dans mon oreille est désiquilibré et vient pendouiller comme une saucisse sur le côté de ma tête. Le bout de sa queue, souple comme un tube de caoutchouc, entre inopinément dans ma bouche. Je profite de cette chance inespérée en prenant sa queue entre mes dents et en secouant si violemment le rat à gauche et à droite qu'un bout de queue me reste dans la bouche, et le corps va s'écraser contre le mur tapissé de vieux journaux, puis retombr et rebondit sur la trappe du plancher. Je saute sur mon adversaire sans lui laisser le temps de se relever, mais c'est comme si je marchais sur une balle élastique : il me glisse sous le nez et va s'accroupir sur le bord de l'étagère, du haut de laquelle il me regarde. Je ne peux que lui rendre la pareille, de mon plancher. Il est à un mètre cinquante de moi, et entre nous la clarté de la lune tend des rayons de lumière larges comme une grosse ceinture. Je concentre mes forces dans mes pattes de devant et j'essaie de sauter sur l'étagère. J'arrive bien à y accrocher deux pattes, celles de devant, mais les deux de derrière pendent dans le vide. Le rat noir qui s'est accroché à ma queue tout à l'heure y est toujours suspendu, mordant à belles dents avec une vigueur que même la mort ne ferait pas fléchir. Je suis en danger. J'essaie d'affermir la prise de mes pattes sur l'étagère en les déplaçant plus avant, mais le poids qui pend à ma queue ne fait que l'affaiblir à chaque tentative. Si je glisse deux ou trois fois, je vais tomber. Ma situation est de plus en plus dangereuse. J'entends mes griffes racler furieusement l'étagère et je me dis que je ne peux pas continuer ainsi. Je balance ma patte gauche pour assurer ma prise encore une fois et je manque magnifiquement l'étagère, ce qui me laisse suspendu par une seule griffe de ma patte droite. Mon propre poids et celui du rat qui s'obstine à mordre ma queue me font balancer d'avant en arrière. Le monstre qui est resté sur l'étagère jusqu'à ce moment sans faire un mouvement en attendant l'instant propice choisit ce moment pour viser mon front et charger comme un rocher qui dévale une pente. Je lâche entièrement prise et nos trois corps chutent sur le plancher à travers les rayons de lune. Le mortier qui se trouvait sur l'étagère du dessous, le seau et les boîtes de confiture vides qui étaient dans le mortier tombent en invitant au passage un étouffoir rempli de cendres un peu plus bas, et tout cela se répand à moitié dans une jarre d'eau, à moitié sur le plancher. Un vacarme peu commun déchire la nuit et me glace le sang malgré la résolution mortelle dont je viens de faire preuve.

- Au voleur !

Mon maître jaillit de sa chambre en hurlant d'une voix grasseyante. Il a une lampe dans une main et sa canne dans l'autre, et de ses yeux ensommeillés émane une lueur appropriée à la situation. Je me recroqueville doucement près de mon coquillage d'oreille de mer, et les deux monstres disparaissent dans le placard. Mon maître, qui ne sait que faire, demande dans le vide d'une voix coléreuse qui peut faire tout ce tintamarre. La lune s'est déplacée vers l'ouest et la ceinture de lumière blanche dans la cuisine est beaucoup plus étroite.

Extrait de "Je suis un chat" de Natsumé SOSEKI

 

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Chats de Tomo no Ura (Japon) photographiés en mai 2009

 

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