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Une brise agitait de temps à autre les feuilles longues de l'orchidée en pot. Dans les branches du jardin, par intermittence, les rossignols chantaient maladroitement. A force de rester assis tous les jours, derrière la vitre, j'avais cru que c'était toujours l'hiver, mais le printemps commençait à remuer mon coeur.

J'avais beau rester assis, ma méditation ne se figeait pas. J'avais le sentiment que, si je me mettais à écrire, j'aurais de quoi écrire à l'infini. Mais à force d'hésiter entre les sujets, je me dis, non sans nonchalance, que quoi que j'écrive, c'était dépourvu d'intérêt.. Je restai ainsi à ne rien faire et finis par penser que ce que j'avais écrit jusqu'ici n'avait aucun sens. Pourquoi avais-je écrit tout cela ? Cette contradiction me provoquait, comme une raillerie. Heureusement, mes nerfs étaient calmés. Cela me plaisait beaucoup de me laisser emporter par cette moquerie et de m'élever jusqu'au domaine de la méditation. J'ai eu envie de rire, en contemplant du haut des nuées de ma bêtise : je n'étais qu'un enfant au berceau qui se laisse bercer par sa propre raillerie.

Jusqu'ici, j'écris en vrac sur autrui et sur moi. En parlant des autres, j'étais hanté par la crainte de les mettre dans l'embarras. En revanche, pour parler de moi-même, je pouvais plutôt respirer à l'air libre. Pourtant, je ne suis pas parvenu à me détacher d'une certaine complaisance à mon propre égard. Si je ne suis pas assez poseur pour tromper le monde à coup de mensonges, je n'aurai pas révélé, finalement, des aspects plus mesquins, plus mauvais, des défauts qui auraient risqué de me faire perdre la face. Quelqu'un a dit : "Les Confessions de saint Augustin, les Confessions de Rousseau, les Confessions d'un opiomane anglais ... les suivrait-on à la trace, que la vraie vérité en serait absente et que les hommes ne sauraient la rendre." Du reste, ce que j'ai écrit n'est pas une confession. Je suppose que je n'ai montré mes propres péchés - si on peut les appeler ainsi - que du côté lumineux. Certains lecteurs doivent en ressentir du désagrément. Mais maintenant, sans me soucier de cette réaction, je souris en regardant autour de moi l'humanité en général. C'est le même regard que je pose sur les vétilles que j'ai écrites jusqu'ici, avec l'impression qu'elles viennent d'un autre ; je ne cesse de sourire.

Les rossignols chantent de nouveau dans le jardin par intermittence. La brise printanière vient par à-coups agiter les feuilles de l'orchidée. Le chat se chauffe au soleil en sommeillant, exposant une plaie consécutive à quelque terrible morsure. Les enfant qui, tout à l'heure encore, jouaient bruyamment au ballon sont tous allés au cinématographe. Maintenant que la sérénité s'est installée dans la maison et dans mon coeur, je vais ouvrir en grand la vitre et j'achève ce texte, en plein ravissement, plongé dans la lumière calme du printemps. Puis, je compte faire une sieste, sur la véranda, un coude replié.

Natsumé Sôseki
A travers la vitre

 

 

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Photos dans le parc du Palais Impérial de Tokyo (mai 2010)