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Beaucoup de ceux qui font ici profession de connaître et d'aimer le Japon le trouvent triste. Quant à moi, la gaité est une hormone que je ne sécrète pas souvent et qui d'ailleurs ne m'intéresse que médiocrement - ce qui m'intéresse, c'est le bonheur dans l'acceptation et dans l'orgueil. Je trouve le Japon beau et creux, comme certains instruments à percussion pleins de race que l'on voit dans les musées d'ethnographie. Mais moi je connais fort bien ce creux central autour duquel je tourne.

Le Japon est doux aussi : de l'abandon et une lassitude bruyante dans les loisirs, de grosses lanternes qui n'éclairent qu'elles-mêmes, et pas mal de brume et de fumée et de résignation - tant de choses en dérivent. J'aime les moments privilégiés, les petites faces camuses et rongées des bouddhas o-jizo plantés tout de guingois dans les cimetières, et à ma façon je suis doux aussi. Et me voilà par un cheminement très naturel du sort en train d'écrire sur le Japon.

Une vie ingrate et des moments privilégiés, voilà le rythme ...

... Quand le pays me fatigue ou m'exaspère, je pense à ce poème de Whitman dans lequel le mot "yes" apparaît au moins quinze fois (c'est une femme qui se le murmure en se donnant). Pour moi, ce "yes" est aux antipodes du "hai" japonais, si plein de chaînes, et de privations. C'est un de mes antidotes ; j'en ai d'autres.

Premier Japon. J'y trottais éperdument (Tokyo) chaussé de belles godasses en suède rouge de pointure différente - gauche 40, droite 41 - que, pour cette raison, j'avais obtenues pour la moitié du prix dans une boutique de Kowloon. Trottais à toute allure dans ces chaussures si douloureuses que je ne pouvais "tenir en place" et qui me donnaient un air d'activité frénétique auquel je finissais par me laisser prendre.

Photo. Avant d'être un pacte avec la couleur, c'est un pacte avec la lumière. Or nos rapports avec la lumière varient chaque jour : il y a des périodes où l'on est comme une vitre sale qui ne laisse rien passer, d'autres où elle se pose naturellement et sans faire d'histoires sur ce que l'on photographie (état printanier de grâce et de germination). La technique - il en faut - ne saurait suffire à tout et la photo, comme n'importe quel acte, est finalement un acte religieux. Aussi y a-t-il des états de totale indigence spirituelle, des états d'ingratitude - dans le sens d'âge ingrat et dans celui de reconnaissance - où le soleil même vous apparait comme une assiette sale.

Re-Japon. Une compréhension métohdique rationnelle : on voudrait bien ! et que de temps gagné ! Mais le pays ne s'y prête pas. Il joue avec nos nerfs, peu faits à sa musique, nous impose son rythme qui est rompu et nous fait passer plusieurs fois par jour de l'aigreur chagrine à la gratitude sans mélange. Nous autres Occidentaux avons été formés, dans l'intelligence progressive des choses, à une méthode qui ne vaut rien ici. Il faut s'assouplir et attendre. Amasser des notes et attendre. Travailler et attendre une éclaircie, ou plutôt une clairière d'où l'on puisse voir la forêt.

 

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Texte extrait de "Le vide et le plein" "Carnets du Japon 1964-1970" de Nicolas BOUVIER

 

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Note de l'éditeur :

Les fameux carnets que Nicolas Bouvier tint pendant son séjour au Japon en 1964 restèrent longtemps inédits. Partie intégrante du "Livre des Merveilles" qu'il souhaitait écrire, Le vide et le plein impose cet art unique qu'il a de saisir, comme on dérobe des pommes à l'étalage, des fragments d'éternité. Bouvier découvre, s'émerveille, s'étonne, se laisse faire mais aussi défaire par ce pays "non pas tant mystérieux que mystifiant". Et se livre dans ces courts chapitres plus peut-être que nulle part ailleurs.

 

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Photos à Kichijoji (Tokyo), juillet 2012