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C'était un vieillard qui à mes yeux de jeune collégien paraissait presque mort. Maigre, il n'avait que la peau sur les os, des cheveux blancs peu soignés ondulant comme des cornes sur son front et des doigts noueux tout tordus. Sa chemise de flanelle à carreaux était toute passée, et son pantalon trop large tenait tant bien que mal avec des bretelles.

Mais on pouvait dire que le vieil homme était encore mieux loti que ses peluches. D'abord, elles n'étaient pas d'un genre normal. Blatte, tamanoir, scolopendre, chauve-souris, ostracode, oryctérope, hydre, paramécie ... Rien que des animaux dont on pouvait se demander pourquoi ils avaient été choisis. De plus, le tissu utilisé, vieux et usagé, gardait des taches de repas ou de transpiration, les points de couture étaient grossiers, et le kapok dont ils étaient rembourrés sortait par endroits. Il paraissait normal que les queues et les oreilles fussent tordues, les bouches fendues, et les quatre pattes de l'oryctérope par exemple, sur le point de se détacher, lamentablement pendantes. Par ailleurs, la longue langue fine du tamanoir ou les cils vibratiles de la paramécie étaient faits avec minutie et chaque patte de la scolopendre était correctement rembourrée.

 

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Oryctérope

Au milieu de toutes ces peluches, il y en avait plusieurs dont on ne savait pas très bien à quel animal elles correspondaient.
- Grand-père, c'est quoi, ça ? lui demandais-je en désignant un objet qui ressemblait à une serviette de toilette effilochée en bouchon.
- Un loir, c'est ce qui ressemble à un écureuil ?
- Aah.
- Pourquoi il est tout arrondi ?
- C'est un loir hibernant.

Je le pris doucement entre mes bras comme s'il s'agissait d'un animal véritablement endormi. En le retournant et le regardant mieux, je me suis aperçu que ce n'était pas une simple balle, que la tete profondément repliée était enfouie dans le ventre mou, tandis que les pattes tenaient là où il restait de la place et la queue s'enroulait serrée autour du corps. Seule la moustache dépassait, se dressant tout droit.
- Vous n'étiez pas obligé de faire exprès un loir endormi ...
- C'est qu'il hiberne la moitié de l'année.

 

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Tamanoir

Le vieil homme assis sur un petit pliant fumait une cigarette. A ses pieds étaient posées deux boîtes métalliques, une pour l'argent, l'autre servait de cendrier. Toutes les deux avaient contenu du lait en poudre. Des gens qui ressemblaient à des touristes gravissaient les degrés de pierre, certains parmi eux faisant la grimace comme s'ils étaient dérangés, alors que personne n'avait l'air intéressé par les peluches.
- Bon, alors celui-ci, c'est un tatou ?
J'en avais pris une un peu plus grosse.
- Réponse correcte.
- Lui aussi il est tout rond.
- Quand les hommes le touchent, c'est ainsi qu'il se met en alerte.

 

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Tatous

Le sommet de la tête en triangle isocèle et la queue correspondaient comme dans un puzzle et l'on voyait sur le dos une tentative pour exprimer les plaques cornées de la carapce à l'aide d'un assemblage matelassé de motifs pentagonaux. J'essayais de tirer dessus pour voir si la totalité du corpts n'allait pas apparaître, mais seuls les points de couture s'étirèrent.
- On peut toujours essayer, il reste comme ça.
La bouche en cul-de-poule, le vieil homme tirait sur sa cigarette. Il se trompait parfois, faisant tomber la cendre dans la boîte destinées à l'argent. J'apercevais quelques pièces au fond.

Je pris l'une après l'autre les peluches entre mes mains. Comme on pouvait le penser à leur aspect extérieur, il était difficile de dire qu'elles étaient toutes agréables à tenir entre les bras. Le tissu était soit trop souple soit trop rêche et le rembourrage trop mou flottait. En plus il fallait faire attention à ne pas trop tirer sur les pattes pour que le fil de couture ne lâche pas.

 

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Hydre

Soudain je me rendis compte que toutes les peluches non pelotonnées dont on voyait la tête n'avaient qu'un oeil. Il y en avait de toutes sortes : avec un fil noué, brodés, avec une perle ou un bouton, marqués d'une croix au crayon. Mais pour toutes les peluches seul l'oeil droit était marqué. Il n'y avait pas d'exception, qu'il s'agisse de la blatte, de l'oryctérope ou la chauve-souris. Je me suis dit alors que ce n'était pas seulement à cause de leur sorte ou de la manière sont elles étaient cousues, qu'elles avaient aussi quelque part un air étrange à cause de cet oeil.

 

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A nouveau un groupe de dames gravit l'escalier de pierre, croisant quelques personnes qui descendaient après avoir terminé la visite. Des voitures passaient dans mon dos. La sirène des filatures faisait des tourbillons au-dessus du grondement du fleuve.
- Dites, pourquoi ...
Je venais de dire cela lorsque le vieil homme tout en écrasant son mégot de cigarette me regarda pour la première fois droit dans les yeux. Son oeil gauche était foutu.

 

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Même aux yeux d'un profane, il était manifeste que cet oeil avait perdu sa fonction. Le blanc était trouble, l'iris disparu, remplacé par quelque chose qui flottait vaguement sur un oeil noir. La chassie formait des concrétions qui s'accumulaient entre les cils, et la paupière rétractée ne s'ouvrait plus au moindre clignement.

Je ravalai ma question et reposai la peluche à mes pieds. En vérifiant qu'elle était bien au même endroit, sans être décalée par rapport aux autres.
- Tu ne l'achètes pas ?
Le viel homme fouillait dans sa poche pour prendre une autre cigarette.
- Pardon. Aujourd'hui je n'ai pas d'argent sur moi. Mais je reviendrai.
- Aah, dit-il sans enthousiame.

Le tamanoir qui jusqu'alors arrivait tant bien que mal à garder l'équilibre tomba d'un coup comme s'il n'y arrivait plus.

 

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Extrait de "Les lectures des otages" de Yôko Ogawa

Photos à Ikebukuro et Hibiya (Tokyo) mai 2010