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Les descriptions de la grand-mère étaient très détaillées. Du motif de dentelle qui bordait sa combinaison jusqu'à la forme des épingles à cheveux. De la marque des produits de maquillage alignés dans la loge à l'auteur de la sculpture ornant le hall. Toutes les scènes apparaissaient nettement. Il n'y avait ni ambiguïté ni contradiction.

Peut-être a-t-elle vraiment été violoniste ?

 

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Elle disait qu'elle avait eu pas mal de fois cette illusion. Dans cette illusion sa grand-mère, les pommettes rouges, bien campée sur ses jambes, jouait du violon de tout son coeur. La distinction flottait au coin de ses lèvres, et dans son regard baissé on sentait même de la dignité. De ses bras graciles jaillissait un son que l'on pouvait qualifier d'angélique. On n'y décelait ni obstination ni méchanceté. Elle dégageait une pureté particulière, au point de faire penser qu'en ce monde seule cette personne face à laquelle on se trouvait recevait de la lumière?

Les applaudissements ne cessaient de retentir. Le public les lui offrait les larmes aux yeux, comme s'il venait d'apprécier une beauté d'une grandeur sans limites. La violoniste, de tout son corps, recevait ces éloges. Cette offrande ayant pour nom éloge, la grand-mère n'en avait jamais reçu de personne.
- Votre visage ressemble à celui de ma grand-mère morte quand elle jouait du violon.

 

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Elle me regardait, tenant toujours mon bras. Ses doigts glissèrent lentement de mes épaules vers mes poignets, finissant par envelopper mes mains. Elle les retenait comme s'il s'agissait des mains de sa grand-mère.

Quand la grand-mère était morte, dans son cercueil bien sûr on avait déposé le violon et le disque de la "Fantaisie écossaise".

Après l'arrivée du réparateur, l'ascenseur se remit en marche presque trop facilement, et dans un bruit cahotant nous descendit sans encombre au rez-de-chaussée. Lorsque la porte s'ouvrit, nous nous sommes rendu compte de l'agitation des badauds à l'extérieur. Qui sonna le glas du temps paisible que nous avions passé toutes les deux à évoquer la mémoire de la grand-mère morte.
- Bon, alors.
- Je vous remercie beaucoup.
- C'est moi.

 

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Nous nous sommes séparées en nous remerciant mutuellement Dans la lumière éblouissante son dos s'est éloigné, et j'ai fini par le perdre de vue.

Les troisième et quatrième grands-mères mortes sont apparues ensuite coup sur coup. Dans la salle d'attente du dentiste et à la station service. Je n'ai pas eu la possibilité d'entendre les détails, mais il me semble que l'une comme l'autre étaient des grands-mères classiques chérissant leurs petits-enfants, comme on en trouve partout.

 

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Ensuite, pendant quelque temps je n'en ai plus entendu parler, et au moment où moi-même j'avais oublié, est arrivée une période où cela s'est produit successivement dans la précipitation. Sur environ un an, à la veille de mes quarante ans. Cela a-t-il quelque chose à voir avec la chance, les biorythmes ou la révolution des étoiles ? En tout cas, il n'y a pas de règle, c'est imprévisible.
- Excusez-moi, mais ...
Quand un individu vous adresse ainsi la parole c'est en général pour vous demander son chemin ou vous vendre quelque chose. Mais dans mon cas, je murmure en mon coeur, ah, encore. Comme prévu, de la bouche de l'interlocuteur tombent les mots "... grand-mère morte ...".

 

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Il y a vraiment eu toutes sortes de grands-mère. Environnement familial, profession, curriculum, caractère : tout cela était varié. Le seul point commun, s'il devait y en avoir un, c'est qu'elles étaient toutes mortes.

Outre la droguiste et la fausse violoniste, il y eut entre autres, une cuisinière dans une collectivité, l'épouse d'un pasteur, une agricultrice, une femme agent d'assurance ...

 

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... Les petits-enfants, tous, on raconté leur grand-mère devant moi. A l'accueil du batting center, dans un ascenseur bloqué, à un arrêt d'autobus, à la caisse d'une pharmacie. S'il y avait des souvenirs pleins de bonheur, certains ont laissé une empreinte douloureuse. Si certaines personnes parlaient sans interruption, d'autres étaient hésitants. Quand ils avaient fini de raconter, ils me regardaient toujours fixement. Ce n'était pas moi qu'ils voyaient. C'était la grand-mère morte.

Pour finir, laissez-moi ajouter quelque chose. En dix-huit ans de mariage, je n'ai finalement pas pu concevoir d'enfant. alors que j'ai eu la chance d'en recontrer un si grand nombre, moi-même je ne deviendrai jamais une grand-mère morte.

 

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Extrait de "Les lectures des otages" de Yôko Ogawa

Photo à Sugamo (Tokyo) juillet 2012