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Vous avez sans doute entendu parler de ce "bateau fantôme" japonais qui a été coulé par les garde-côtes américains alors qu'il dérivait depuis le tsunami, pauvre carcasse sans âme, dans le Pacifique .

En écoutant cette info, j'ai tout de suite pensé au touchant roman de Akira Yoshimura "Naufrages" dont je voulais vous conseiller la lecture depuis quelques temps déjà ...

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4ème de couverture

Isaku n'a que neuf ans lorsque son père part se louer dans un bourg lointain. Devenu chef de famille, le jeune garçon participe alors à l'étrange coutume qui permet à ce petit village isolé entre mer et montagne de survivre à la famine : les nuits de tempête, les habitants allument de grands feux sur la plage, attendant que des navires en difficulté, trompés par la lumière fallacieuse, viennent d'éventrer sur les récifs, offrant à la communauté leurs précieuses cargaisons.

Sombre et cruel, ce conte philosophique épouse avec mélancolie le rythme, les odeurs et les couleurs des saisons au fil desquelles Isaku découvre le destin violent échu à ses semblables dans cette contrée reculée d'un Japon primitif.

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Magnifiquement écrit, ce court roman de Akira Yoshimura décrit, dans un réalisme cruel mais pas dénué de poésie, le quotidien de ces villageois, rythmé par le cycle des saisons, le cycle de la mer, le cycle de la vie. Bref, j'ai beaucoup aimé ce petit "diamant noir" ;)

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(long) Extrait

"Durant l'hiver, il y avait des périodes de quatre jours de mer agitée suivies de deux jours de calme, qui se succédaient sur un rythme régulier. Les jours de calme, ils sortaient le bateau, mais ne pêchaient que des gin. Leur graisse était pâle et peu abondante, aussi, plutôt que de les manger grillés, il valait mieux les aplatir au couteau pour broyer les petites arêtes, afin de les manger crus ou en boulettes dans du bouillon.

Quand il était de garde, Isaku restait éveillé toute la nuit à entretenir les feux de la cuisson du sel. Il sondait les ténèbres de la mer en se réchauffant au feu de l'abri, et croyait à chaque fois apercevoir la silhouette du bateau naufragé qui s'était échoué l'année précédente sur les rochers.

Il ne distinguait que la crête blanche des vagues s'écrasant sur le rivage, mais il continuait à guetter désespérément un improbable naufrage. Il s'inquiétait de voir diminuer peu à peu les réserves de riz entassées dans l'entrée, et il se demandait à tout instant ce qu'ils deviendraient quand malheureusement elles seraient épuisées. Que dire alors de l'état d'esprit des autres villageois qui, comme chez Sahei, devaient être terriblement inquiets ? Car plus on s'habituait au goût du riz, moins on pouvait imaginer la vie sans en manger.

Isaku ne quittait pas des yeux la surface de la mer plongée dans les ténèbres.

Il neigea souvent et leur maison se retrouva profondément enfouie sous la neige. Qaund la mer était agitée, Isaku réparait son matériel de pêche ou fendait du bois. Isokichi partait maintenant dans la montagne poser des pièges, et il rapporta même un lapin. Leur mère lui montra alors comment le dépouiller et récupérer la viande.

Il lui arrivait parfois dans son demi-sommeil d'entendre des cris qui lui faisaient ouvrir brusquement les yeux, croyant à un nouveau naufrage, mais il n'entendait alors que le grondement de la mer et se retournait, pelotonné sur sa natte, pour essayer de se rendormir malgré le froid.

La cuisson se poursuivait la nuit sur la plage, et sa mère se levait à l'aube pour aider à rentrer la récolte de sel. Il faisait plus froid que les autres années, et la neige était gelée. Certains bateaux longeaient la côte, tandis que d'autres, ceux du gouvernement, croisaient au large. Il y eut même des sampans qui passaient très vite, secoués par les vagues.

Le nouvel an approchait. Le transport de riz par la mer touchait à sa fin, et les villageois semblaient avoir renoncé à leurs espérances. Il y avait déjà eu des naufrages deux hivers de suite, mais Isaku pensait qu'il ne fallait pas trop en demander.

Ce fut la fin de l'année, puis le nouvel an. Il n'y avait plus d'espoir de voir arriver les bateaux. On cuisait le riz et on grillait les poissons séchés dans les maisons. Chez Isaku aussi on offrit un bol de riz aux ancêtres et on alluma les bougies.

Il neigeait lorsqu'ils se rendirent en famille au cimetière. Leur mère se prosterna longtemps devant la pierre tombale après l'avoir débarrassée de la neige sous laquelle elle était ensevelie. Le retour de leur père était prévu pour le printemps, et Isaku pensa qu'elle priait pour qu'il leur revienne en bonne santé.

Ce soir-là encore ils eurent de la soupe de riz, et en la mangeant leur mère dit, après avoir jeté un coup d'oeil aux sacs empilés dans l'entrée :

- Il va être surpris, votre père, quand il découvrira qu'il y a des sacs de riz à la maison.

Après le nouvel an, les jours de beau temps se succédèrent, ce qui était rare en hiver, mais vers la mi-janvier, la mer fut à nouveau agitée. Avec Isokichi, Isaku ramassa ce qui échouait sur le rivage et fendit du bois. Leur mère tressait des nattes de paille et tissait.

Vers la fin du mois de janvier, il était dans une phase de sommeil profond lorsqu'il se réveilla soudain. Il avait très froid et ses jambes étaient glacées. Il tourna son regard vers la fenêtre obturée par une natte et s'aperçut que l'aube était proche.

Il se pelotonna dans sa natte et se rendormit, mais peu après, ouvrit encore une fois les yeux. Tendu, il épia ce qui se passait à l'extérieur. Il avait l'impression que des voix se mélaient au bruit des vagues.

Il croyait à une illusion, mais, cette fois-ci, il entendit très nettement des cris. Ils étaient rauques, comme des cris de bêtes.

Il se leva d'un bond. Sa mère, son frère et sa soeur, immobiles, dormaient profondément. Il ranima le feu, ajouta du petit bois et des bûches. Des flammes s'élevèrent, qui éclairairent la pièce. Il doutait encore, et il écoutait attentivement tout en se réchauffant les mains au feu.

Il distingua encore une fois une voix humaine. Elle était perçante, et il entendit presque aussitôt un homme appeler.

Il eut chaud tout à coup, et se rapporchant à quatre pattes de sa mère, la secoua brusquement en criant. Elle se redressa à moitié, le regarda. Puis, le regard éperdu, elle sembla guetter les bruits du dehors, et elle dut elle aussi entendre les hommes crier car elle se leva.

Isokichi se leva à son tour, se prépara hâtivement, mit son capuchon.

Isaku prit la hache et sortit en courant derrière son frère et sa mère qui avait pris la houe et la serpe. Les couleurs de l'aube s'étendaient dans le ciel et les étoiles pâlissaient. Ils commençaient à distinguer l'horizon. Les voix semblaient provenir du rivage et ils apercevaient des silhouettes se précipitant vers la plage. Isokichi avançait aussi vite qu'il le pouvait sur le chemin où il s'enfonçait jusqu'aux genoux dans la neige.

Ils aperçurent un bateau sur la mer, non loin du rivage où les villageois étaient rassemblés. Certains avaient des torches à la main. Les vagues s'écrasaient sur le sable dans des gerbes d'écume.

Isaku se précipita vers les villageois.

Du groupe s'élevaient des psalmodies, tandis que beaucoup d'entre eux se prosternaient les mains jointes en direction du bateau. Le chef du village arriva sur la plage, entouré de ses hommes.

- Un naufrage, dit d'une voix tremblante et en posant un genou à terre Kensuke, qui était de garde cette nuit-là pour la cuisson du sel.

Le chef du village hocha la tête, sans réussir à dissimuler son excitation.

Les villageois, jusqu'alors silencieux, explosèrent de joie. Un naufrage deux hivers de suite était incroyable pour Isaku. Le bateau, cette fois-ci, était plus petit que celui de l'hiver précédent, il devait faire environ cent tonneaux et semblait assez vieux. Il était clair qu'il ne s'agissait pas d'un solide navire du gouvernement.

- Du calme, cria d'une voix enrouée le vieil homme qui dirigeait les opérations.

Les villageois se turent, les yeux fixés sur le bateau.

- On dirait que ce n'est pas un naufrage, murmura pensivement le vieil homme.

Isaku observa le bateau. Il est vrai qu'il ne montrait pas de traces de naufrage et le safran du gouvernail n'était même pas cassé. Il n'y avait pas de voile, il ne voyait que le mât.

Il dérivait entre les rochers et se rapprochait progressivement de la côte. Il n'avait pas de cargaison.

- On dirait un bateau fantôme, murmura quelqu'un non loin de lui."

Naufrages
Yakira Yoshimura
Traduit (remarquablement) par Rose-Marie Makino-Fayole
Babel poche

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Photos à Tomo No Ura, Japon, octobre 2009