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Et, tout comme Hélène Morita, je ne rencontrerai pas Haruki Murakami, qui ne sera pas lui non plus au 32° salon du livre à Paris ... Il faut dire que Haruki Murakami est un homme discret qui, malgré l'engouement qu'il suscite dans le monde, ne se montre guère ...

Mais qui est Hélène Morita, me direz-vous ?

Quel lien avec Haruki Murakami ?

Hélène Morita est la traductrice officielle de Haruki Murakami depuis 2007. Elle n'a jamais rencontré l'auteur autrement que pas ses textes. Elle ne lui a jamais parlé, jamais écrit. Elle traduit ses textes "comme un musicien interprète une partition", au nom de l'oeuvre. Hélène Morita est tout aussi discrète que Murakami. Son rôle est rarement mis en avant. Et pourtant. Que serait la littérature étrangère si ces plumes de l'ombre ne nous y donnaient accès ? Comment traduit-on un texte tel que 1Q84 ? Comment sort-on d'un tel exercice ?


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Hélène Morita a donné récemment une interview à mon quotidien local, Nice-Matin, entretien que j'ai décidé de retranscrire ici, parce que je fais l'erreur, depuis que je vous parle de la littérature japonaise, de ne citer que l'auteur et jamais le traducteur. La perception que nous avons d'une oeuvre peut être totalement fausse si la traduction est approximative : cela ne m'est que très rarement arrivé, mais j'ai quelques fois eu du mal à poursuivre la lecture de certains ouvrages tant le style me paraîssait lourd, approximatif, bâclé ... bref, l'impression, comme le dit Hélène Morita, que le musicien avait du mal à interpréter la partition ;)


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Photo prise sur la Yamanote à Tokyo, juin 2010


Entretien d'Hélène Morita avec Christelle Lefebvre, journaliste à NICE MATIN

Hélène Morita, vous n'avez jamais eu de contact avec Haruki Murakami. Cela vous a-t-il gênée pour le traduire ?

Haruki Murakami est un homme qui a une discipline énorme. C'est un coureur de fond, il écrit sans cesse. Il a son ascétisme. Il se concentre sur la construction de son oeuvre et l'essentiel est là. Entre lui et moi, cela se passe de texte à texte. Il est l'auteur, je suis l'interprète.

1Q84 a une langue particulière, un univers énigmatique, une psychologie singulière. Haruki Murakami est-il difficile à transcrire ?

Il écrit dans un japonais très contemporain, très direct dans les dialogues. Très différent des auteurs anciens que j'ai pu traduire auparavant. Mais si difficultés il y a, ce sont celles de la langue japonaise. Dans son essence, un certain nombre de tournures rendent les choses très floues, très ambiguës. Impossible de les traduire telles quelles. Le lecteur français serait complètement perdu.

Quelle est votre part dans ce que nous lisons ? Vous voyez-vous comme un co-auteur, un co-créateur ?

L'auteur, c'est Haruki Murakami. C'est lui qui bâtit l'oeuvre et c'est bien elle que le lecteur lit. En revanche, pour passer du japonais au français, il y a forcément recréation, réécriture, transposition. C'est le propre de toute traduction. Notre travail est de puiser dans le génie de notre propre langue pour faire surgir les mots, les tournures qui rendent le mieux le propos de l'auteur. On puise dans nos richesses pour faire jaillir le sens, le rythme, les sonorités, les silences ... Il y a un gros travail de reconstruction pour préserver l'atmosphère particulière qui nimbe l'histoire. L'étrangeté doit naître de la situation, pas des phrases.

Tengo, le héros masculin de 1Q84, réécrit la Chrysalide de l'air. Ca le pénètre complètement. Vous l'avez traduit. Dans quel état cela vous a-t-il plongée ?

J'ai travaillé à la traduction de 1Q84 pendant plus de deux ans. J'ai cheminé avec le texte, ça a été intensif. Et finalement, il y a eu peu de pauses entre le livre 2 et le 3. J'ai été totalement immergée dans ce monde. Alors oui, j'ai rêvé de certaines scènes, l'univers du livre m'a pénétrée, mais non, je n'ai pas vu deux lunes apparaître dans le ciel ...

Un regret ?

Ah ! Je suis très sensible à certains passages que je trouve splendides. Dans le livre 3 par exemple, la nuit entre l'infirmière et Tengo qui passe ses journées au chevet de son père qui n'en finit pas de mourir est d'une grande beauté. La manière dont Murakami la fait avertir Tengo qu'il est temps de quitter la Ville des Chats, en lui prêtant la voix d'une chouette, c'est très fort.

Quel est l'intérêt, selon vous, de ce livre 3 ?

Ce troisième tome introduit un troisième personnage, celui du détective Ushikawa. Le rythme change. Au lieu de ce miroir qui nous renvoyait de Tengo à Aomamé, nous avons désormais un rythme ternaire. La structure se complexifie encore. On ajoute l'enquête à la quête et les délais se resserrent pour tous les protagonistes. On a une vraie méditation sur le temps, ce temps qui est tout sauf unique et uniforme ...

Ce nouvel opus de 1Q84 se termine par "Fin du livre 3". Y aura-t-il un livre 4 ?

Je ne suis pas dans la confidence, mais vu les éléments laissés délibérément en suspens par l'auteur, ce serait possible. Il reste du mystère. L'auteur pourrait le développer à sa guise.

A moins que ce ne soit au lecteur de l'imaginer lui-même ?

Et pourquoi pas ?


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Outre la trilogie "1Q84", Hélène Morita a traduit les ouvrages suivants de Haruki Murakami :

- Autoportrait de l'auteur en coureur de fond
- Saules aveugles, femme endormie
- Le passage de la nuit