Japon_Tokyo_2009_1713

"Comme le père grec ou romain, le patriache de la famille japonaise avait, dans les temps primitifs, droit de vie ou de mort sur tous les membres de la famille. Il pouvait même tuer ou vendre ses enfants.

Japon_Tokyo_2009_p_re_et_filsPlus tard, parmi les classes dirigeantes, ses pouvoirs demeurèrent presque illimités jusqu'aux temps modernes. Sauf certaines exceptions locales, que la tradition explique, ou des exceptions de classes, justifiées par les conditions des serfs, on peut affirmer qu'originalement le pater familias japonais était à la fois gouverneur, prêtre et maître dans la famille.
A différentes époques, l'exercice de son pouvoir fut limité, du moins dans la plèbe. Mais, dans la classe militaire, la potestas patria n'était presque pas restreinte. Dans sa forme extrême, le pouvoir paternel contrôlait tout, le droit de la vie et de la liberté, le droit du mariage, ou celui de conserver l'époux ou l'épouse déjà choisi, le droit de tenir une fonction, le droit de choisir et suivre une carrière.

 

 

 La famille, c'était le despotisme. Cet absolutisme tire sa justification, et presque sa beauté, de la croyance religieuse. Tous ont la conviction que tout doit être sacrifié pour l'amour du culte, et que chacun des membres de la famille doit être prêt à donner sa vie pour assurer la perpétuité et la succession.

Japon_Tokyo_2009_1931BIS

En se rappelant ceci, il est facile de comprendre pourquoi, dans des communautés japonaises, d'une civilisation très avancée, il pouvait paraître bien qu'un père vendît ou tuât ses enfants. Le crime d'un fils risquait d'éteindre un culte par la ruine de la famille, surtout dans une société militaire comme le Japon, où la famille entière était tenue comme responsable des actes de chacun de ses membres : une offense capitale exposait la famille et même les enfants à la peine de mort. La vente d'une fille, en un moment de gêne extrême, pouvait sauver toute une maison de la misère. Et la piété filiale exigeait l'acceptation d'un tel sacrifice.

Japon_Tokyo_2009_1900BIS

Comme dans une famille aryenne, la propriété était transmise par droit de primogéniture de père en fils.
Le premier né, dans le cas où le reste de la propriété était partagé entre les enfants, héritait toujours de la maison. Mais la maison était le temple de la famille, transmise au fils aîné en tant que représentant, et non en tant qu'individu. En général, les fils ne pouvaient posséder de propriété sans le consentement du père, pendant que celui-ci gardait son autorité. De même, bien qu'il y eût à cette règle diverses exceptions, une fille ne pouvait pas hériter. Et, s'il n'existait qu'une fille unique pour laquelle on avait adopté un mari, la propriété de la maison passait au mari, puisque jusqu'à une époque récente, la femme ne pouvait pas être chef de famille.

 

 

 Japon_Tokyo_2009_1839

Au point de vue moderne, la femme dans l'ancienne famille japonaise semble avoir été bien malheureuse. Comme enfant elle était soumise, non seulement à ses aînés, mais à tous les adultes du foyer. Adoptée dans une autre famille, comme épouse, elle passait simplement d'une puissance à une autre, que ne venait même plus alléger la sollicitude paternelle et fraternelle. Le temps qu'elle passait dans la famille de son mari ne dépendait pas de l'affection de ce dernier, mais de la volonté de la majorité, et surtout des aînés. Divorcée, elle n'avait pas le droit de réclamer ses enfants. Ils appartenaient à la famille de son mari. En tous cas ses devoirs d'épouse étaient plus durs que ceux d'une domestique. Un âge avancé lui permettait, seul, de jouir d'un peu d'autorité. Mais, même dans la vieillesse, elle demeurait en tutelle. Un vieux proverbe japonais dit "qu'une femme ne peut posséder de maison à elle dans les trois univers". De même elle n'avait pas de culte à elle, car il n'y avait pas de culte spécial pour les femmes d'une famille, aucun rite distinct de celui du mari. Et plus le rang de la famille dans laquelle elle était entrée par son mariage était élevé, plus la situation de l'épouse était difficile. Les femmes de l'aristocratie étaient absoluement privées de toute liberté. Il leur était même défendu de franchir la grille du domaine, sinon en palanquin. Et cependant, à ce foyer même, elle était menacée par la présence des concubines.

Japon_Tokyo_2009_1801BIS

C'est ainsi qu'était organisée la famille patriarcale des temps anciens. En fait, elle vivait probablement dans des conditions moins sévères qu'il ne paraît d'après les lois et les coutumes. La race japonaise est gaie et bonne ; et elle découvrit, il y a de longs siècles, bien des façons d'aplanir les difficultes de la vie, et d'adoucir les exigences de la loi et de la coutume. Les grands pouvoirs dont jouissait le chef de la famille ne s'exerçaient que rarement avec cruauté, où même avec dureté. Il possédait légalement les droits les plus formidables, correspondant nécessaires de ses responsabilités ; mais il n'en usait pas sans tenir compte de l'opinion de la communauté. Il faut se rappeler qu'autrefois l'individu n'avait pas d'existence légale. La famille seule était reconnue, et son chef lui-même n'était aux yeux de la loi qu'un représentant de cette famille où s'absorbaient tous les individus. Si ce chef commettait une faute, la famille toute entière était exposée à porter la peine de son erreur. Inversement, chaque fois qu'il abusait de son autorité, il encourait des responsabilités proportionnées."

Extrait de "la famille japonaise"
Le Japon
Lafcadio Hearn

Japon_Tokyo_2009_093

Je suis tellement absorbée par la lecture de cet ouvrage de Lafcadio Hearn que je n'ai pas encore ouvert 1Q84 de Murakami ... c'est dire combien je trouve ses écrits intéressants. Comment essayer de comprendre une société, si on n'en connaît pas l'histoire, les us et coutumes, les vertus, les fêlures ... Je dis bien comprendre, et en aucun cas porter un jugement sur des faits passés ou présents. Même si, ce que je viens de lire ici, est encore prégnant dans bon nombre de nos sociétés.

Lafcadio Hearn a écrit "Le Japon" en 1903, et il en corrigea les épreuves l'année même de sa mort, qui survint à Tokyo, le 26 septembre 1904. Il en avait composé les vingt principaux chapitres pour répondre à l'offre qui lui avait été faite d'une série de conférences à l'Université de Cornell, aux Etats-Unis.
L'auteur a condensé, dans ces pages, toute l'expérience qu'il avait acquise en quatorze années d'une existence purement japonaise. Il y a tenté, selon sa propre expression, une "interprétation" de l'histoire de la civilisation, des moeurs et du cractère japonais. Il y a expliqué la formation de la société ancienne, la révolution moderne du Meiji, et il y met en lumière ce qu'il croit être l'esprit varitable de la nation. (Note de l'éditeur - 1921).

Photos prises à Tokyo en mai 2009