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L'arrivant s'inclinait tandis que Chikako, entrée derrière lui, le présentait en haussant quelque peu la voix et d'un ton plutôt cérémonieux : "J'ai le plaisir de vous présenter M. Mitani, fils du célèbre collectionneur et amateur de thé".
Kikuji s'inclina une seconde fois et, se relevant, vit devant lui tous ces visages féminins qu'il eut d'abord quelque difficulté à discerner, dans son trouble, tant il avait les yeux éblouis par les soies chatoyantes des kimonos. Mais lorsqu'il eut retrouvé son calme, il constata qu'il avait pour vis-à-vis précisemment Mme Ota.
- Quelle chance, disait-elle, quelle chance de vous voir ici !
Et l'assistance tout entière pouvait entendre sa voix affectueuse et simple.
- Il y a si longtemps que je ne vous voyais plus !
D'un geste léger, elle tira discrètement sur la manche de sa fille assise à côté d'elle, comme pour l'inviter à saluer le jeune homme à son tour. La jeune fille, confuse et rougissante, s'inclina devant lui.
Kikuji était loin de s'attendre à cela : il eût été bien empêché de découvrir la moindre trace d'antipathie ou de contrainte chez Mme Ota, qui n'était que spontanéité et tendresse. Indifférente à ce que pouvaient en penser les autres, de tout son coeur, elle se réjouissait de cette rencontre sans l'ombre d'une arrière-pensée.

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Sa fille, par contre, gardait les yeux baissés, et ce fut au tour de Mme Ota de rougir quand elle s'en aperçut. Néanmoins elle continua de fixer ses regards sur Kikuji, semblant exprimer combien elle eût aimé se trouver près de lui et lui parler.
- Vous pratiquez également l'art du thé ? finit-elle par demander.
- Non, malheureusement, je suis tout à fait profane.
- Oh ! mais vous ne pouvez que l'avoir dans le sang !
Elle paraissait vraiment très émue ; les larmes lui montaient aux yeux.
Kikuji, qui n'avait pas revu Mme Ota depuis les funérailles de son père, trouva qu'elle avait peu changé pendant ces quatre années. Cet air plus jeune que son âge, ce même cou souple et délicat, la nuque longue contrastant avec les épaules bien rondes et fermes ; le nez menu et la bouche petite par comparaison avec les yeux. Et ce nez, quand on le regarde, si parfait de ligne et si mignon qu'on ne peut s'empêcher de sourire. Et cette lèvre inférieure légèrement débordante, qui esquisse comme une moue quand elle parle ...
Chez la fille de Mme Ota, Kikuji retrouve la nuque longue et les épaules arrondies de la mère. La bouche est nettement plus grande, par contre, quoiqu'elle tienne les lèvres fermement serrées ; et pour Kikuji, il y a comme un grain d'humour à voir la bouche si menue de la mère à côté de celle de sa fille. Quant aux yeux, la jeune fille les a plus grands peut-être et plus noirs encore que ceux de sa mère. On les dirait noyés de tristesse ...

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Ce fut alors que Chikako, après avoir examiné la braise du feu, se tourna et dit :
- Mademoiselle Inamura, consentiriez-vous à préparer un thé en l'honneur de M. Mitani ? Vous n'avez pas encore officié aujourd'hui, si je ne me trompe.
- Mais certainement, répondit la jeune fille en se levant aussitôt.
Kikuji savait fort bien que la demoiselle au sembazuru était placée à côté de Mme Ota, quoiqu'il n'eût pas une fois levé les yeux sur elle depuis l'instant qu'il avait vu Mme Ota et sa fille.
Se détournant du chaudron devant lequel elle s'était placée, la jeune personne s'adressa à Chikaki et lui demanda quelle tasse elle devait choisir.
- Je pense que la tasse d'oribe que vous avez là devrait convenir, dit Chikako. C'est une tasse que le père de M. Mitani appréciait beaucoup. Et c'est lui qui me l'a donnée, ajouta-t-elle en se tournant vers Kikuji.
Cette tasse, que la jeune fille avait à présent posée devant elle, Kikuji se la rappelait, en effet, fort bien. Son père aimait s'en servir, c'était vrai ; mais il la tenait lui-même de Mme Ota, à qui il l'avait achetée.
Et qu'allait-elle penser, que devait-elle ressentir, Mme Ota, en voyant réapparaître ici le précieux objet qui avait fait partie, naguère, de la collection de son mari ? Kikuji se le demandait, très surpris d'un tel manque de tact de la part de Chikako.
Mais en fait de sensibilité et de délicatesse, n'y avait-il pas lieu de penser que Mme Ota en fut tout autant dépourvue ?
Le passé de ces femmes d'âge mûr lui apparaissait comme un noeud de vipères, tandis que la jeune fille accomplissait pour lui, pure et claire, la préparation du thé.
Kikuji n'en goûta que plus intensément sa beauté.

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A coup sûr, la jeune fille au furoshiki de sembazuru n'avait rien deviné des intentions de Chikako. Elle avait accompli sa préparation sans le moindre trouble, et maintenant elle venait elle-même présenter la tasse à Kikuji, devant qui elle la déposa.
Kikuji dégusta le thé tout d'abord, puis contempla la tasse d'oribe : un émail noir brossé de blanc en un point, sur lequel se brodait, en noir, la fine feuille d'une fougère.
- Vous vous la rappelez, n'est-ce-pas ? lui demanda Chikako d'assez loin.
- Il me semble, oui ... répondit-il d'un ton incertain, en reposant la tasse.
- Devant cette tendre pousse de fougère, on a vraiment le sentiment d'être en montagne, explique Chikako. C'est une tasse qui convient parfaitement aux premiers jours de printemps, et je sais que votre père l'utilisait fréquemment. La saison est peut-être un peu moins avancée à présent, mais il n'en sera pas moins agréable à M. Mitani de se servir de cette tasse en souvenir.
- Oh ! pour un objet aussi précieux, explique Kikuji, qu'importe que mon père l'ait eu en mains ! Si l'on songe que cette tasse date de l'époque Momoyama, quand le grand Rikyû vivait encore, et qu'elle a passé de générarion en génération depuis près de quatre siècles par les savantes mains de tant de maîtres de thé, combien peu importante est la place qu'occupe mon père dans cette filiation !

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Kikuji eût aimé, par ces mots, écarter de lui la signification récente de la tasse, mais sa pensée y revint malgré lui. De M. Ota à sa femme, de Mme Ota à son propre père, et de celui-ci à Chikako, la tasse avait également été transmise ; et voici que M. Ota et le père de Kikuji, les deux hommes, étaient morts à présent, tandis que les deux femmes se trouvaient ici, à cette réunion de thé. Les objets, on peut le dire, ont un destin bizarre, et celui de la tasse, pour ce seul petit fragment de son histoire, était déjà assez singulier ! D'autant que toutes ou presque toutes les personnes présentes, Mme Ota et sa fille, Chikako, Melle Inamura, d'autres jeunes filles encore, avait porté cette vieille tasse à leur lèvres, l'avaient touchée de leurs mains, en avaient caressé la délicate matière.
Pour le plus grand étonnement de Kikuji, Mme Ota déclara soudain :
- J'aimerais bien goûter le thé dans cette tasse, moi aussi.
C'était à se demander si cette femme était complètement sotte ou d'une indiscrétion éhontée, et Kikuji souffrait de voir sa fille garder si douloureusement les yeux baissés.
En l'honneur de Mme Ota cette fois-ci, la jeune fille aux oiseaux blancs commença la préparation. Toute l'assistance observait chacun de ses gestes. Non, Melle Inamura ne connaissait sûrement rien de la sombre histoire de la tasse noire d'oribe : elle accomplissait chaque geste selon l'enseignement qu'elle avait reçu. Son style était dépouillé, sans manie personnelle. La rectitude et la sobriété de son maintien, cette ligne inflexible qu'elle avait du haut du buste à la pointe des genoux, tout cela exprimait une distinction certaine.

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De jeunes feuillages croisaient leurs ombres sur la fenêtre derrière elle, et la lumière diffuse lui posait comme un doux éclat sur les épaules, glissant sur les manches du kimono, dont elle enrichissait les tons ; sa chevelure même semblait briller. Dans cette transparance, beaucoup trop claire évidemment pour une chambre de thé, la fleur de sa jeunesse resplendissait. Elle usait d'une soie rouge vif comme serviette, ce qui ne choquait pas entre ses mains de jeune fille mais donnait au contraire une impression de grande fraîcheur. A chacun de ses gestes, on eût dit une rose rouge s'épanouissant. Autour d'elle, c'était comme le vol de mille petits oiseaux blancs.

Extrait de "Nuée d'oiseaux blancs" de Yasunari KAWABATA

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Quatrième de couverture

Nuée d'oiseaux blancs est écrit entre 1949 et 1952, dans une pays en pleine reconstruction, par un auteur déjà considéré comme l'un des plus grands romanciers japonais de son temps.
Le héros est un trentenaire, fils unique ayant perdu ses parents. Célibataire, jouissant d'une fortune confortable, il ne sait pas bien quelle direction sa vie est en train de prendre. Il appartient à une génération qui a grandi sous les bombardements et ne sait plus que faire du legs esthétique et philosophique du Japon ancien. De la façon la plus inattendue, il se trouvera confronté à un dangereux héritage - spirituel, sentimental et amoureux.
Yasunari Kawabata (1899-1972) est un des plus grands écrivains japonais du XXème siècle. Il obtient le Prix Nobel de Littérature en 1968.

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C'est sans doute l'un des plus beaux romans de Kawabata, avec "Pays de Neige" et "Tristesse et beauté". Il décrit les tourments amoureux d'un jeune homme, Kikuji, confronté à la présence de quatre femmes : Chikako, la première maîtresse de son père décédé ; Mme Ota, sa deuxième maîtresse et son véritable amour ; la fille de Mme Ota, Fumiko ; et enfin une jeune femme mystérieuse uniquement nommée "la jeune fille au sembazuru" (du nom d'un motif japonais traditionnel qui représente l'envol d'oiseaux migrateurs, symbole de pureté).
Si Mme Ota incarne la gentillesse, le charme et la beauté, Chikako représente son reflet négatif, Kawabata parvenant même à faire ressentir à travers son écriture du dégoût et de la répulsion pour ce personnage. A l'inverse, Mme Ota, Fumiko et la jeune fille au sembazuru se répondent dans leurs attitudes et par l'effet qu'elles produisent sur Kikuji, au point de former par leur union le fantasme de la femme idéale.
Empreint d'esthétisme et de sensualité, ce roman qui se déroule en grande partie dans l'univers raffiné et secret des chambres de thé, dévoile les richesses, les passions et les intrigues de femmes d'âges et d'ambitions différents.

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Jardin et maison de thé du temple Kenninji à Kyoto (juillet 2007)