L'ange, c'est Sayuri, la petite-fille, de Chinuma Kyôshirô, enseignant érudit à la retraite, spécialiste des livres anciens, surtout de  Manyô-shû, le plus ancien des recueils de poésie classique du Japon.

Les démons qui hantent la ville, mais aussi la campagne, ce sont toutes les manifestations de la modernité : le flot incessant des voitures et des camions, les autoroutes, les destructions et constructions immobilières, l'agitation, le bruit et toutes les pollutions qui résultent de l'immense chambardement qu'a connu le Japon dans le milieu du XXème siècle.

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Ce roman que je viens de terminer et que vous vous conseille vivement, c'est "Une voix dans la nuit" de Yasushi Inoué.

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"Si de mon visage
un jour oubliez les traits
voyez les nuées
qui se dressent sur les cimes
et de moi vous souviendrez"

A la suite d'un accident, alors qu'il demeure à Tokyo, chez son fils aîné, Chinuma Kyôshirô est hanté par une voix qui lui intime de combattre les démons.

Contre toute attente, il décide d'enlever sa petite fille et de partir à la recherche d'un lieu idéal où elle va pouvoir grandir et s'épanouir. Il se lance alors dans un improbable road-movie en compagnie d'une jeune idéaliste, Tchatcha, comme la nomme Sayuri, et d'un chauffeur de taxi.

Ces quatre-là qui semblent être faits pour s'entendre suivent les routes qui mènent aux lieux évoqués dans le fameux recueil poétique.

J'ai suivi ce récit avec émotion et tendresse pour ces personnages attachants, avec le souhait, bien utopique, que ce voyage ne s'arrête jamais ...

Quelques extraits

"Kyôshirô la prit dans ses bras. C'est lui qui avait choisi ce prénom de Sayuri, "fleur de lys". Dans le Manyô-shû, il y a plusieurs poèmes où apparaissent des fleurs de lys. On en compte sept en tout, comme "Le lys au bord du chemin parmi les herbes foisonnantes", ou bien "La fleur de lys sur le mont Tsukuba", ou encore "Le lys dans la clôture qui entoure la maison de mon amie".
Kyôshirô, qui portait dans ses bras le corps menu de Sayuri, sortit dans le petit jardin. Quand il l'amena devant le parterre de fleurs dont Jin.ichi (le fils aîné) s'occupait tous les dimanches, Sayuri dit :
- Joli.
Ce qui était beau, elle le ressentait déjà comme tel. D'après Nobuko (sa mère), Sayuri ne savait pas ce que "beau" voulait dire, et ne faisait que prononcer le mot "joli", mais Kyôshirô n'était pas de cet avis."

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"Toujours allongé, Kyôshiro s'abandonnait aux démons triomphants qui couraient dans toute la ville. Sur leur passage, des sirène assourdissantes faisaient un bruit fou. Leurs grues enfonçant dans le sol d'énormes pilons de fer faisaient retentir la terre. D'innombrables voitures lançaient d'innombrables cris. Et puis, du fond de la nuit, jaillissaient d'autres bruits indéfinissables, venus d'on ne sait où, tout comme des craquements du sol.
- La bataille vient de commencer.
Alors les cris perçants des démons s'effacèrent soudain de la tête de Kyôshiro. Un tout autre monde, un monde de silence, se referma autour de lui.
- Ah, c'est vrai que j'ai entendu la voix de Dieu, se dit-il.
Où ? Quand ? Il ne le savait pas. Une seule chose était claire : il ne s'était guère passé de temps depuis qu'il l'avait entendue. La preuve : dans ses oreilles et dans son coeur demeuraient telles quelles cette voix et la ferveur qu'il avait ressentie, prosterné devant elle. Il éprouvait en outre une sensation de froid au coeur, comme s'il avait été trempé par la rosée nocturne.
Où avait-il pu entendre la voix de Dieu ? C'était dans un lieu ou des pans de ténèbres descendaient jusqu'à terre. Il lui semblait que les étoiles clignotaient. Il croyait avoir entendu le bruit de l'eau. Non, pas le bruit de l'eau, mais peut-être celui du vent. Il était prosterné à même la terre, tout imprégnée d'humidité. Ou n'ait-il pas plutôt assis bien droit sur les talons, la tête baissée ?
- Entends-moi, Kyôshirô : lutte, redresse, délivre !"

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"Ce fut encore Nobuko qui lui apporta son petit déjeuner. Sur le plateau, il y avait une assiette de fraise.
- C'est déjà la saison des fraises ? dit Kyôshirô.
- Des fraises, on en a maintenant toute l'année, répondit Nobuko.
- Tu dis des bêtises.
- Si, toute l'année ! Vous savez bien, il y a toujours des gâteaux décorés avec des fraises.
- Hum !
- Les kakis, ou bien les poires et les pêches, ces fruits-là, ils ont chacun leur saison, mais les fraises elles n'en ont plus. Et c'est pareil pour les concombres ou les tomates : on peut en manger toute l'année.
- Que c'est bête !
Kyôshiro trouvait que c'était vraiment stupide. C'était encore un mauvais tour des démons. Le concombre, cela doit se manger en été. Pourquoi vouloir en manger à une autre saison ?"

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"Sans savoir combien de temps il avait dormi, Kyôshirô s'éveilla. Dans le coin de la pièce, Tchatcha faisait entendre le souffle d'un sommeil vigoureux mais le personnage central, Sayuri, avait disparu.
Il se redressa d'un bon et ouvrit d'un coup le shôji qui donnait sur la cour. Dans le jardin, sous les pruniers en fleur, une natte de paille était étendue ; Sayuri et la vieille femme y étaient assises face à face. La lumière du soleil printanier tombait sur elles. Le froid du matin était oublié, l'air était tiède.
Il se rallongea. Le bruit d'une rivière se faisait entendre dans toute la pièce, mais peu à peu il s'éloigna des oreilles de Kyôshirô. Quand il se réveilla à nouveau, il manquait non seulement Sayuri, mais aussi Tchatcha. Il ouvrit une fois encore le shôji.
Cette fois, les personnes assises sur la natte étaient plus nombreuses. Le chauffeur, la vieille femme et sa belle-fille grignotaient des boulettes de riz pilé tout en bavardant et, à côté d'eux, Sayuri tenait dans sa bouche le biberon que lui donnait Tchatcha. Elle portait, autour du cou, une guirlande d'astragales.
Kyôshirô voulut prendre sa place dans cette belle harmonie, et il sortit sur l'engawa. Mais il vit alors, sur la route qu'ils avaient prise le matin, une colonne de camions chargés de bois qui s'étendait à perte de vue. Les hurlements sinistres que poussaient les démons étaient couverts par le bruit de la rivière, mais ils détruisaient sauvagement la paix du vallon.
La colère et la tristesse s'emparèrent de son coeur. Avec la nuit et ses ténèbres, il faudra reprendre la route, pensa-t-il."

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"Bien sûr, ce n'était pas l'océan Pacifique. Aux yeux de Kyôshirô comme aux yeux de Tchatcha, le lac Biwa apparut dans toute son étendue, aussi vaste que la vraie mer. Ah, le lac Biwa, la mer d'Omi !

"Asuka franchi
quand je regarde je vois
de la mer d'Omi
telles des fleurs de coton
les vagues dressées au vent"

La voiture prit la route qui suivait la rive. Pendant un moment, les maisons se suivirent, mais bientôt elles disparurent et la route devint un chemin paisible sur la berge. A gauche, le lac, à droite, la campagne, parfois des rangées de pins.
Kyôshirô était content.
La voiture roulait un peu puis s'arrêtait, roulait encore puis s'arrêtait de nouveau. Dès que Tchatcha apercevait un endroit qui pouvait plaire un tant soit peu à Sayuri, elle n'hésitait pas à ordonner une halte au chauffeur, et la voiture n'en finissait pas de s'arrêter.
Chaque fois qu'elle interrompait sa course, Tchatcha descendait la première, prenait l'enfant dans ses bras, l'emmenait dans un coin de champ où fleurissaient de petites fleurs, ou bien la mettait debout sur la rive du lac couverte de sable blanc.
Après plusieurs arrêts, elle la mit pieds nus, la posa sur la rive, là où l'eau affleurait, et lui lava les pieds. Au début, trouvant peut-être l'eau trop froide, Sayuri raidissait ses jambes et n'essayait pas d'entrer dans l'eau, mais une fois les pieds dedans, elle se mit à avancer d'un pas mal assuré en agitant ses bras en l'air. A côté d'elle, Tchatcha et le chauffeur rivalisaient d'agitation.
Resté seul dans le voiture, Kyôshirô regardait le tableau formé par ce groupe étrange que nul lien de sang ne rapprochait, mais qui riait sans arrêt. Il y avait là quelque chose de serein et de paisible. Ici - rien qu'ici - on n'entendait pas les hurlements des démons et on ne voyait pas se profiler leurs ombres sinistres. Sur l'eau où se dessinaient de petites vagues, un soleil printanier brillait avec éclat et l'on entendait le vent qui agitait doucement les cimes des pins au bord du lac.
En fait, ils avaient enfin réussi à trouver cet endroit calme et pur qu'ils avaient passé des années et des années - du moins dans l'esprit de Kyôshirô - à rechercher. Le pays d'Omi ne l'avait pas déçu."