xx
xx

DSCN2086

Le hana-machi (quartier des fleurs - communauté autorisée de geisha) de Kanazawa


8Dès le nouvel an, la mère avait indiqué à Kinu l'homme qui allait se charger de son initiation sexuelle afin de la préparer à l'idée. Il s'agissait d'un client dont Kinu connaissait déjà le nom et le visage pour l'avoir vu à un banquet. Mais elle l'avait aperçu fugitivement parmi tous les convives qu'elle servait en saké, et il ne lui était pas spécialement resté en mémoire. Ce n'était en quelque sorte qu'un passant.

La veille de l'initiation, la mère étala délicatement sur les tatamis un kimono de dessous rouge. Resplendissant, il ressemblait à une grande fleur éclose décorée de motifs ronds avec trois pins stylisés entre lesquels ondulaient de fins rubans colorés. La mère lui dit de le mettre le lendemain et fit d'un air entendu : "On doit toujours porter un kimono de dessous flambant neuf le soir de son mizu-age" (littéralement la montée des eaux, autrement dit le dépucelage).

Le matin du jour dit, elle envoya Kinu au bain public plus tôt que d'habitude. "Surtout prends bien soin à ta toilette", spécifia-t-elle en lui passant un jupon yumoji rose - ce tissu passé autour des reins qui fait office de culotte - enveloppé dans un carré de tissu, furoshiki.

Puis Kinu fut envoyée chez la coiffeuse "noueuse de cheveux". La confection minutieuse et laborieuse de la coiffure lui semble prendre le double du temps normal. Dans son chignon shimada (queue de cheval très basse lâchement remontée derrière l'occiput et maintenue par des peignes de façon à former une seconde queue de cheval), la femme piqua à hauteur des oreilles une épingle ornementale pourvue d'une parure de corail. "Il faut faire attention à ne pas la faire tomber, dit la coiffeuse, ce n'est pas un corail ordinaire. C'est un très bel artifice d'importation, une antiquité." Kinu se demandait bien ce que pouvait signifier les termes : "article d'importation, antiquité". La femme s'occupa aussi de son maquillage et lui étala consciencieusement l'épais fond de teint blanc sur le visage, la nuque, le cou.


111391148_o

Sur les lobes d'oreilles et les paupières, elle appliqua un rouge plus épais que d'ordinaire.  La coiffeuse accomplissait à la lettre les gestes communiqués par la mère, et la jeune geisha se laissait manipuler comme une marionnette. Une fois ce travail fastidieux terminé, il faisait déjà sombre au-dehors lorsque Kinu sortit dans la rue, embarrassée par sa coiffure et son maquillage sophistiqués. Son entrain habituel avait disparu. Le mizu-age auquel elle avait jusque-là songé distraitement était prévu pour ce soir, et l'inquiétude l'envahit soudain à l'idée de cette chose inconnue.
Certes, je savais qu'au Fukuya, un lit était prêt nuit et jour. A dix heures du matin, je voyais souvent des clients entrer discrètement.

c

Mais dans mon innocence, je croyais que le futon était uniquement destiné aux clients qui désiraient dormir dans l'établissement. J'avais beau vivre depuis toute petite dans le quartier réservé, je n'étais pas du tout au fait des affaires sexuelles. Mère m'interdisait toujours, et très sévèrement, de monter au premier.

Une fois ... il est arrivé un incident : on m'a demandé de faire chauffer de l'eau dans la bouilloire et de la poser sous l'escalier de derrière. Je ne sais pourquoi, car c'était toujours mère, et uniquement elle, qui s'en occupait. Croyant bien faire et rendre service, j'ai porté la bouilloire rouge au premier et jeté par hasard un oeil dans la pièce.

Alors j'ai vu ondoyer comme une grande vague un édredon en soie yûzen parsemé de petites fleurs de pruniers blanches sur un fond mauve. Des gémissements me sont parvenus à l'oreille, mais je n'ai pas vu de visage. Inconsciemment, j'ai senti que c'était mal de regarder. J'ai donc posé sans bruit la bouilloire à l'entrée et suis redescendue. Quand mère a appris que j'étais montée au premier, qu'est-ce qu'elle m'a crié dessus !
Donc, lorsque l'on m'a expliqué que l'homme et la femme devaient s'allonger ensemble dans le même lit, je n'ai pas été étonnée. Mais je pensais que pour le mizu-age, les deux corps se touchaient et pan ! c'était fini ! Juste un frôlement quoi ! Une situation qui m'impressionnait malgré tout.

D487

On m'avait montré des estampes érotiques anciennes. Ma mère m'avait expliqué : "Tu retires ta ceinture, tu gardes ton kimono de dessous et tu entres dans le lit. Tu dois te coucher le visage tourné vers l'homme." Grâce à ces images, je m'étais fait vaguement une idée mais jamais je n'aurais imaginé que nous devions nous coller comme ça ! Et se mettre dans des positions aussi inconfortables me semblait vaguement ennuyeux.

06_530327

Amants d'une chambre à l'étage d'Utamaro (1753-1806)

Il semble, en effet, que la plupart des geisha élevées d'une manière stricte à cette époque ignoraient ce qui se passait entre un homme et une femme lorsque arrivait le jour de leur initiation sexuelle. La mère d'une okiya, consciente que les mots et la théorie ne suffisaient pas, avait trouvé un bon moyen pour faire comprendre schématiquement à ses filles les gestes à accomplir quand on allait au lit en compagnie d'un partenaire masculin : elle avait décidé de les enseigner "en vrai" et d'employer pour le cours pratique la vieille yaritebaba.

Japan4F

Vêtue d'un monpe, large pantalon noir serré aux chevilles, celle-ci jouait l'homme et montrait de manière concrète les mouvements des différentes phases de ce premier soir. Pendant une dizaine de jours précédant son mizu-age, la jeune geisha, en sueur, devait s'entraîner à faire des exercices qui lui semblaient fastidieux en cette saison déjà chaude du début du printemps. Seul le moment où la femme et l'homme se touchent suscitait en elle un peu de curiosité. Pour leur première expérience sexuelles, ces filles qui s'éveillaient tout juste à l'amour se voyaient attribuer d'office un homme, qu'elles n'avaient pas choisi, pour les dépuceler. Toutes espéraient tomber sur un bon numéro, comme à la loterie.

Japan6F

Mémoires d'une geisha de Yuki INOUE

48742975



Note de l'éditeur :

Née en 1892, vendue à l'âge de huit ans, Kinu Yamaguchi fera l'apprentissage du dur métier de geisha. C'est un peu l'envers du décor qu'elle raconte.
Avant de porter le kimono de soie, il lui faudra vivre un apprentissage rigoureux, étudier tous les arts du divertissement et endurer pour cela des privations, exercices physiques traumatisants, soumission aux coups sous les ordres de la Mère et des Grandes Soeurs.

Après son initiation sexuelle, elle s'enfuira, puis reviendra vivre dans le "quartier réservé" avant de devenir elle-même patronne d'une maison de geisha.

Récit bouleversant, description édifiante de la vie de tous les jours dans l'intimité d'une okiya, avec ses cérémonies, ses coutumes, ses fêtes et ses jeux. On y entend des histoires de plaisirs, de chagrins, de courage aussi, qui éclairent sous un jour nouveau ce monde fermé sur lequel l'Occident ne cesse de s'illusionner.

Personnellement je me suis plongée dans ce témoignage, sans concessions, non seulement de la vie de Kinu Yamaguchi, vendue, tout comme sa soeur, par une famille aimante mais incapable de les élever, mais aussi des moeurs et de la vie quotidienne de ce Japon du début du XXème siècle.

Lorsqu'elle raconte sa vie à l'auteur, dans les années 80, Kinu Yamaguchi, alors âgée de 86 ans, apparaît comme une femme courageuse, admirable et résolument moderne. Il reste encore quelques geisha à Kanazawa, dans le quartier de Higashi que j'ai visité en juillet 2008.

DSCN2074

DSCN2093

DSCN2079

DSCN2089

DSCN2094

DSCN2097

DSCN2067

DSCN2096

DSCN2090

Merci de votre visite !

xx