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Je n'avais pas besoin de savoir compter pour constater que j'étais devenue la plus populaire des maiko de Gion-Kobu. Il suffisait de regarder mon emploi du temps. J'avais des engagements pour un an et demi. Mon programme était si chargé que les clients devaient confirmer leur réservation un mois à l'avance. Pourtant je ménageais toujours un peu de temps en cas d'imprévu. Et quand, au cours de la journée, je voyais que j'avais une fenêtre dans mes horaires, j'en profitais pour accorder quelques minutes par-ci, par-là, et demandais à Kuniko de noter ces rendez-vous supplémentaires sur mon agenda.

 

Pendant les six ans où j'ai été maiko, de quinze à vingt et un ans, je n'ai pas eu un instant de libre. J'ai travaillé sept jours sur sept, d'un bout à l'autre de l'année. Sans prendre une seule journée de vacances.

J'étais la seule à l'okkiya Iwasaki à ne jamais m'accorder de repos, peut-être aussi la seule à Gion-Kobu, pour ce que j'en sais. Mais je ne me plaignais pas, c'était mieux que d'être au chômage.

Je ne savais pas ce que c'était de s'amuser. Quand il m'arrivait de me retrouver en compagnie de mes camarades dans des lieux publics, je trouvais cela épuisant.

Dès que je posais le pied en dehors de l'okiya, je me métamorphosais en "Mineko de Gion-Kobu", trainant dans mon sillage partout où j'allais une ribambelle d'admirateurs. Et il fallait que je me montre à la hauteur de mon rôle. Si quelqu'un souhaitait faire une photo de moi, je prenais la pose. Si quelqu'un voulait un autographe, je ne refusais jamais.

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Ce rôle, je le tenais si bien que j'avais l'impression que je n'étais plus rien d'autre qu'une maiko. Pourtant, je n'aimais rien mieux que de rester à la maison à méditer, à lire, à écouter de la musique. C'étaient là mes seuls moments de vraie détente.

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DSCN0847Il est difficile d'imaginer un monde où tous ceux qui vous entourent sont en rivalité avec vous, vos amies, vos soeurs, jusqu'à votre mère. Parfois, tout était confus et se heurtait dans mon cerveau. J'étais incapable de distinguer mes amis de mes ennemis, je ne savais si je devais croire ou non ce qu'on me racontait. Si bien qu'au bout d'un certain temps, je finis par souffrir de troubles névrotiques : je ne dormais plus ou très mal, j'avais des crises d'anxiété, du mal à parler.

Comme je craignais que mon état ne s'aggrave, j'ai pris la résolution de "m'exercer" à rire. Je m'achetai des piles de disques comiques japonais que je me passais tous les jours. Je m'efforçais d'inventer des tours malicieux pour mes ozashiki, de visualiser la salle de banquet comme un terrain de jeu.

Ce stratagème s'avéra efficace. Je me sentis vite mieux et, peu à peu, je fus de nouveau capable de me concentrer sur ce qui se passait autour de moi. On peut apprendre la danse ou toute autre forme d'art, mais animer un ozashiki ne s'enseigne pas. Ils sont tous différents, même au sein de la même ochaya. Dès que l'on entre dans la salle, on peut juger du niveau de revenus du client. Le tokonama est-il précieux ? La vaisselle est-elle en porcelaine ? Les plats proviennent-ils d'un traiteur huppé ? D'un seul coup d'oeil, une geiko expérimentée enregistre ces détails et adapte son approche. L'éducation artistique acquise auprès de mes parents me procurait dans ce domaine une bonne longueur d'avance sur les autres.

Ensuite, il faut divertir le client. Apprécie-t-il plutôt la danse, la conversation ou les jeux de société ? Une fois que l'on a appris à connaître un client, on sait d'avance à quoi il s'attend, ce qui rend la tâche plus aisée.

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Les ochaya ne servent pas seulement aux loisirs. Ce sont des lieux où se conduisent les affaires économiques et politiques du pays. Un ozashiki fournit un cadre tranquille et agréable à des discussions sérieuses.

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Dans certaines circonstances, la geiko est tenue de s'effacer, son professionnalisme lui dicte de se fondre dans le décor. Si besoin est, elle se poste à l'entrée de la salle pour avertir le client au cas où quelqu'un approcherait, ce qu'elle lui fait savoir par un signal convenu. Ou bien elle informe le nouvel arrivant que les clients ne désirent pas être dérangés.

 

 

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Extrait de Ma vie de geisha
de Minako IWASAKI

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Photos prises à Gion-Kobu en octobre 2009
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