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Un Français (sauf s'il est à l'étranger) ne peut classer les visages français ; il perçoit sans doute des figures communes, mais l'abstraction de ces visages répétés (qui est la classe à laquelle ils appartiennent) lui échappe. Le corps de ses compatriotes, invisible par situation quotidienne, est une parole qu'il ne peut rattacher à aucun code ; le déjà vu des visages n'a pour lui aucune valeur intellectuelle ; la beauté, s'il la rencontre, n'est jamais pour lui une essence, le sommet ou l'accomplissement d'une recherche, le fruit d'une maturation intelligible de l'espèce, mais seulement un hasard, une protubérance de la platitude, un écart de la répétition. Inversement, ce même Français, s'il voit un Japonais à Paris, le perçoit sous la pure abstraction de sa race (à supposer qu'il ne voie simplement en lui un Asiatique) : entre ces très rares corps japonais, il ne peut introduire aucune différence ; bien plus : après avoir unifié la race japonaise sous un seul type, il rapporte abusivement ce type à l'image culturelle qu'il a du Japonais, telle qu'il l'a construite à partir, non point même des films, car ces films ne lui ont présenté que des êtres anachroniques, paysans ou samouraïs, qui appartiennent moins au "Japon" qu'à l'objet : "film japonais", mais de quelques photographies de presse, de quelques flashes d'actualité : et ce Japonais archétypique est assez lamentable : c'est un être menu, à lunettes, sans âge, au vêtement correct et terne, petit employé d'un pays grégaire.
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DSCN7628Au Japon, tout change : le néant ou l'excès de code exotique, auxquels est condamné chez lui le Français en proie à l'étranger (dont il ne parvient pas à faire de l'étrange), s'absorbe dans une dialectique nouvelle de la parole et de la langue, de la série et de l'individu, du corps et de la race (on peut parler à la lettre de dialectique, puisque ce que l'arrivée au Japon vous dévoile, d'un seul et vaste coup, c'est la transformation de la qualité par la quantité, du petit fonctionnaire en diversité exubérante). La découverte est prodigieuse : les rues, les magasins, les bars, les cinémas, les trains déplient l'immense dictionnaire des visages et des silhouettes, où chaque corps (chaque mot) ne veut dire que lui-même et renvoie cependant à une classe ; ainsi a-t-on à la fois la volupté d'une rencontre (avec la fragilité, la singularité) et l'illumination d'un type (le félin, le paysan, le rond comme une pomme rouge, le sauvage, le lapon, l'intellectuel, l'endormi, le lunaire, le rayonnant, le pensif) source d'une jubilation intellectuelle, puisque l'immaîtrisable est maîtrisé. Immergé dans ce peuple de cent millions de corps (on préfèrera cette comptabilité à celle des "âmes"), on échappe à la double platitude de la diversité absolue, qui n'est finalement qu'une répétition pure (c'est le cas du français en proie à ses compatriotes) et de la classe unique, mutilée de toute différence (c'est le cas du Japonais petit fonctionnaire, tel qu'on croit le voir en Europe).

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Cependant, ici comme dans d'autres ensembles sémantiques, le système vaut par ses points de fuite : un type s'impose et néanmoins ses individus ne sont jamais trouvés côte à côte ; à chaque population que le lieu public vous découvre, analogue en cela à la phrase, vous saisissez des signes singuliers mais connus, des corps neufs mais virtuellement répétés ; dans une telle scène, jamais à la fois deux endormis ou deux rayonnants, et cependant l'un et l'autre rejoignent une connaissance : le stéréotype est déjoué mais l'intelligible est préservé.

Ou encore - autre fuite du code - des combinaisons inattendues sont découvertes : le sauvage et le féminin coïncident, le lisse et l'ébouriffé, le dandy et l'étudiant, etc., produisant, dans la série, des départs nouveaux, des ramifications à la fois claires et inépuisables.

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On dirait que le Japon impose la même dialectique à ses corps qu'à ses objets : voyez le rayon des mouchoirs dans un grand magasin : innombrables, tous dissemblables et cependant nulle intolérance à la série, nulle subversion de l'ordre.

Ou encore les haïku : combien de haïku dans l'histoire du Japon ? Ils disent tous la même chose : la saison, la végétation, la mer, le village, la silhouette, et cependant chacun est à sa manière un évènement irréductible.

Ou encore les signes idéographiques : logiquement inclassables, puisqu'ils échappent à un ordre phonétique arbitraire mais limité, don mémorable (l'alphabet) et cependant classés dans les dictionnaires, où ce sont - admirable présence du corps dans l'écriture et le classement - le nombre et l'ordre des gestes nécessaires au tracé de l'idéogramme qui déterminent la typologie des signes.

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De même les corps : tous japonais (et non : asiatiques), formant un corps général (mais non pas global, comme on le croit de loin), et pourtant vaste tribu de corps différents, dont chacun renvoie à une classe, qui fuit, sans désordre, vers un ordre interminable ; en un mot : ouverts, au dernier moment, comme un système logique.

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Le résultat - ou l'enjeu - de cette dialectique est le suivant : le corps japonais va jusqu'au bout de son individualité (comme le maître Zen, lorsqu'il invente une réponse saugrenue et déroutante à la question sérieuse et banale du disciple), mais cette individualité ne peut être comprise au sens occidental : elle est pure de toute hystérie, ne vise pas à faire de l'individu un corps original, distingué des autres corps, gagné par cette fièvre promotionnelle qui touche tout l'Occident. L'individualité n'est pas ici clôture, théâtre, surpassement, victoire ; elle est simplement différence, réfractée, sans privilège, de corps en corps. C'est pourquoi la beauté ne s'y définit pas, à l'occidentale, par une singularité inaccessible : elle est reprise ici et là, elle court de différence en différence, disposée dans le grand syntagme des corps.

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Extrait de "L'empire des signes"
de Roland BARTHES


Photos prises à Shibuya en mai 2009
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Brillant sémiologue, Roland BARTHES a trouvé au Japon un lieu tout naturel pour ses interrogations sur les signes ... et a écrit cet ouvrage indispensable à qui essaie de comprendre  le Japon, les Japonais, l'autre ...  La lecture n'en est pas toujours très compréhensible pour la profane que je suis, mais même lorsque l'on a l'impression de ne rien capter, il reste toujours cette part de l'écriture de BARTHES qui s'adresse directement aux sens, à un sixième sens proche de l'inconscient ...

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