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A cette époque, mon fils allait déjà à l'école, je pense. Et nous allions toujours marcher tous les trois ensemble. C'était exactement au même moment de l'année que maintenant. Il y avait eu une longue période de pluie, la montagne avait pris de magnifiques teintes rouges, mais beaucoup de ces belles feuilles écarlates étaient tombées, frappées par la pluie. Je portais de simples chaussures de sport, et j'ai trébuché à deux reprises, en m'enfonçant dans la boue. Ma femme, elle, avec ses chaussures de montagne, avançait sans la moindre difficulté. Je dois reconnaître qu'elle n'a jamais cherché à montrer sa supériorité. Têtue, oui, mais sans la moindre trace de méchanceté ou de mauvais esprit.



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Après avoir marché pendant un certain temps, nous avons fait halte et nous avons mangé chacun deux rondelles de citron macérées dans du miel. Les choses acides, ce n'est pas vraiment mon fort, mais comme ma femme prétendait qu'il n'y avait pas de randonnées en montagne sans citron au miel, je n'allais pas l'ennuyer en protestant. D'ailleurs, à supposer que j'aie refusé d'en manger, elle ne se serait pas fâchée pour autant, mais de même que les vagues engendrent au large une lame énorme à laquelle on ne s'attendait pas, la colère qui imperceptiblement s'accumule peut avoir un effet imprévisible sur la vie quotidienne ... La vie conjugale, c'est à cela que ça ressemble, je crois.

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Mon fils détestait encore plus que moi le citron. Dès qu'il avait mis dans sa bouche les tranches de citron au miel, il se levait et marchait vers les buissons. Il se mettait à ramasser consciencieusement les feuilles mortes qui jonchaient le sol. C'est un garçon qui a du raffinement, ai-je pensé, et j'ai voulu faire comme lui, ramasser les feuilles mortes. Je me suis approché, il était en train de creuser un trou, mine de rien. En vitesse, il creuse, vite, il crache les rondelles de citron, vite, vite, il referme le trou. Il faut croire qu'il avait une véritable aversion pour le citron. Ce n'était pas un enfant à gâcher la nourriture. Ma femme l'avait bien élevé.

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J'ai demandé à mon fils : tu détestes ça à ce point ? Il a eu un mouvement de surprise, puis a hoché la tête en silence. Papa aussi, tu sais ! ai-je ajouté, et il a souri d'un air rassuré. Quand il souriait, il ressemblait beaucoup à sa mère. Encore à présent, il lui ressemble beaucoup. Cela me fait penser que quand ma femme est partie sans laisser de traces, elle avait cinquante ans, c'est l'âge que va bientôt atteindre mon fils.

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Mon fils et moi, nous nous sommes accroupis pour ramasser les feuilles en vitesse, et ma femme nous a rejoints. Avec ses grosses chaussures de montagne, on n'a même pas entendu le bruit de ses pas ! Mon fils et moi avons sursauté en l'entendant nous appeler par-derrière. Figurez-vous que j'ai trouvé des champignons hilarants ! Elle nous a murmuré sa découverte à l'oreille.

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A quatre, la soupe aux champignons qui m'avait paru énorme a été vite engloutie. La saveur en était ineffable, et le goût très complexe en raison de la grande variété de champignons qui y mêlaient leur parfum. C'est le maître qui a utilisé l'adjectif "ineffable". Au milieu de la conversation, il a dit brusquement :
"Satoru, cet arôme qui se dégage est proprement ineffable !"

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Tournant les yeux vers le maître, Satoru a répondu : "ça vous ressemble tout à fait de parler ainsi !" et il a incité le maître à poursuivre son récit. "Alors, qu'est-ce qui s'est passé avec les fameux champignons ?" Et Tôru d'ajouter : "au fait, comment elle a fait son compte pour savoir que c'étaient des champignons hilarant ?"

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"Ma femme, en plus du livre Les plaisirs des randonnées autour de Tôkyô, ne se séparait jamais d'une sorte de petit dictionnaire des champignons, du genre Tout savoir sur les champignons. Avant de partir en randonnée, elle ne manquait jamais de fourrer dans son sac à dos ces deux volumes. Cette fois encore, tout en ouvrant son dictionnaire à la page champignons hilarants elle a répété avec insistance : c'est bien ça, il n'y a pas de doute, c'est bien ce champignon !
Admettons. Et alors, qu'est-ce qu'on fait ? ai-je demandé.
Quelle question ! On les mange, voyons ! a-t-elle répondu.
Es-tu bien sûre qu'ils ne sont pas vénéneux ?
Maman, je t'en prie !
Ma question et la prière de mon fils ont été presque simultanées, mais ma femme a été plus rapide encore, et sans même se donner la peine d'enlever un peu de la terre qui recouvrait le chapeau, la voila qui enfourne un champignon dans sa bouche. Tout en faisant remarquer : cru, ce n'est pas évident ! en même temps, elle a avalé une tranche de citron macéré dans du miel. Depuis cet incident, ni mon fils ni moi-même n'avons plus jamais mangé de citron au miel.

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La suite a été mouvementée. Pour commencer, mon fils s'est mis à pleurer.
Maman va mourir ! criait-il entre ses larmes.
On ne meurt pas pour avoir mangé un champignon hilarant, tu sais ! Ma femme, sans se départir de son calme, tentait d'apaiser mon fils.
Moi, entraînant de force ma femme qui rechignait, j'ai repris en sens inverse le chemin par lequel nous étions arrivés, décidé à l'emmener dans un hôpital dès que nous aurions redescendu la montagne.
Alors que nous étions presque parvenus au pied de la montagne, les premier symptômes ont fait leur apparition. Même à une petite quantité comme celle-là suffit à déclencher les symptômes, a déclaré tranquillement le médecin de l'hôpital, mais j'ai eu pour ma part l'impression que les effets étaient assez considérables.

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Ma femme qui jusque-là était restée absolument maîtresse d'elle-même a commencé à émettre des pouffements, d'abord espacés, puis de plus en plus suivis, en un mot, elle s'est mise à rire. Je dis rire, mais il ne s'agissait en aucune façon d'un rire joyeux ou plaisant. C'était un rire qu'elle ne pouvait réprimer malgré tous ses efforts pour l'endiguer, comme si le corps n'obéissait plus, alors qu'en pensée, elle tentait de se dominer. C'était la voix de celui qu'un humour noir fait ricaner à n'en plus finir.
Mon fils était épouvanté, moi, je perdais mes moyens, quant à ma femme, les yeux remplis de larmes, elle n'en finissait pas de rire.
Picture_054Ca ne s'arrête pas, ce rire ? ai-je demandé, tandis que mon fils prenait sur lui, et ma femme de répondre d'un air douloureux : nooon, ma gorge, mes joues, ma poitrine, rien ne m'obéit plus ! sans pour autant cesser de rire. Quant à moi, j'étais en colère. Pourquoi cette femme qui était le mienne était-elle toujours la cause de problèmes ? Pour commencer, ça ne me plaisait pas tellement, cette façon de partir en randonnée tous les dimanches, pour dire la vérité. C'était la même chose pour mon fils. Je savais à quel point il aurait été heureux de rester tranquillement à la maison à fabriquer des maquettes, ou encore d'aller pêcher à la rivière pas loin, que sais-je. Pourtant, soumis au désir de ma femme, nous nous levions tôt le dimanche et nous parcourions les sentiers de la montagne de la région de Tôkyô, selon son bon plaisir. Et cela ne lui suffisait pas, il fallait encore qu'elle mange des champignons vénéneux !
Le médecin m'a appris avec nonchalance qu'une fois que le poison s'était infiltré dans le sang, les soins n'étaient pas d'une grande efficacité, pour ne pas dire pratiquement inopérants. En effet, comme il l'avait dit, l'état de ma femme ne s'est guère amélioré après le traitement. En fin de compte, son rire n'a pas cessé jusqu'à la fin de la journée. Nous avons pris un taxi pour rentrer, j'ai enfoui dans son futon mon fils qui, épuisé par les larmes, avait fini par s'endormir, et tout en regardant de travers ma femme qui riait de son côté dans le living, j'ai infusé du thé très fort. Elle a avalé son thé en riant, moi, j'ai bu dans la colère.
Enfin, les effets du poison ont commencé à se dissiper, ma femme a retrouvé son état normal, et moi, je lui ai fait un sermon. Est-ce que tu te rends compte à quel point tu as causé de l'embarras à tout le monde en cette seule journée ? Je l'ai sûrement sermonnée comme jamais je ne l'avais fait. Exactement comme si je m'adressais à mes élèves. Ma femme a écouté, la tête basse. Elle approuvait chacune de mes paroles. Je ne saurais dire combien de fois elle s'est excusée. A la fin, elle a dit d'un ton pénétré : vivre, en fait, c'est causer du tort à quelqu'un ...
Pas du tout. Moi, je ne cause de tort à personne ! C'est toi, personne d'autre, qui as ennuyé tout le monde ! Ne généralise pas, je te prie, ce qui n'est qu'un problème personnel ! J'étais en rage. Ma femme a de nouveau baissé la tête. Quand elle s'est enfuie, plus de dix ans après, c'est cette image d'elle qui m'est revenue à la mémoire, ma femme, les yeux baissés. Oui, c'était une personne à problèmes, mais je ne suis pas si différent. Moi qui croyais que nous étions complémentaires, à la manière de ces marmites fêlées qui trouvent quand même le couvercle qui leur convient ! Il faut croire que je n'étais pas le couvercle qu'il lui fallait ...

Hiromi KAWAKAMI
Les années douces

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