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Deux ans après mes débuts de maiko, au cours d'un rituel appelé le mizuage, marquant le passage à une plus grande maturité, j'adoptai une coiffure différente et le ruban en soie rouge de mon chignon fut symboliquement coupé.

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Quand je demandai à maman Masako si je devais suggérer à mes clients de contribuer aux frais de cette cérémonie, elle se contenta de rire en disant :
- Qu'est-ce que tu me chantes là ? Je t'ai élevée pour être une femme indépendante. Nous n'avons pas besoin d'aide. L'okiya prend tout en charge.
Maman Masako, comme je l'ai déjà dit, était très économe. Pour ma part, tout en me sentant peu compétente dans ce domaine, je tenais à ne pas être un poids pour elle.
- Que dois-je faire, alors ?
- Pas grand chose. Il faut d'abord que tu changes de coiffure. Puis on donnera une petite fête pour annoncer la bonne nouvelle et distribuer des cadeaux à la famille, dont ces bonbons qui t'ont fait rougir quand tu avais quatorze ans.
Elle parlait de ces minuscules gâteaux de riz, les ekubo, signifiant "fossette", ayant un petit creux sur le dessus avec un minuscule cercle rouge au centre qui leur donne une apparence de tétons.

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La cérémonie se tint en octobre 1967. J'avais dis-sept ans. Nous avons fait une tournée dans le quartier avec nos petits présents sans omettre une seule de nos "relations" de Gion-Kobu.
Je laissais derrière moi le wareshinobu qui se porte au début de la formation pour arbore l'okufu, la coiffure de la maiko plus âgée. Ce changement dans mon apparence signalait à mes clients que j'approchais l'âge du mariage. Je commençais donc à recevoir des propositions. Les clients, qui étaient en général des hommes mariés, pensaient en moi pour leurs fils ou même parfois leurs petits-fils.

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La geiko de Gion-Kobu est une épouse très prisée aux yeux des riches et des puissants de mon pays. Hôtesse accomplie, ravissante, elle figure une compagne idéale pour ceux qui se meuvent dans les hautes sphères de la diplomatie ou des affaires internationales. En outre, elle apporte dans son trousseau un carnet d'adresses bien rempli qui peut se révéler utile à un jeune homme au début de sa carrière.
Du point de vue de la maiko, il est agréable d'épouser un homme qui a autant de panache que ceux qu'elle rencontre dans les banquets chaque soir de la semaine. Très rares sont celles qui ont envie de quitter les lumières de la fête pour s'enfermer dans une existence petite-bourgeoise. Les quelques geiko que j'ai connues ayant fait des mariages d'amour ont toutes fini le coeur brisé et l'amertume aux lèvres.

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Et qu'en est-il de celles qui sont les maîtresses de clients mariés ? Sur ce sujet, ce n'est pas un chapitre qu'il y aurait à écrire, mais un volume entier. Mettons que, sur son lit de mort, l'épouse d'un client convoque la geiko à son chevet pour la remercier en pleurant de prendre si bien soin de son mari. Elle meurt, la geiko se marie avec le veuf et tout finit comme dans un conte de fée.
Hélas, cela ne se passe presque jamais ainsi.

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Je me rappelle un incident particulièrement troublant.
Deux geiko avaient une liaison avec le même homme, un richissime négociant en saké. Chacune de son côté effectua une visite plutôt indélicate à son épouse pour la supplier de divorcer. Toutes les trois firent une scène au pauvre homme, qui se suicida.
Je reçus plus de dix propositions sérieuses. Je les repoussai toutes. Je venais tout juste d'avoir dix-huit ans, et il n'était pas question que j'envisage le mariage. Pour commencer, je ne pouvais imaginer ma vie sans la danse.
Par la suite, je sortis avec plusieurs jeunes gens. Cependant, accoutumée aux manières raffinées et à la conversation pétillante de leurs pères, je les trouvais, par contraste, mornes et ennuyeux à mourir. Après le film et une tasse de thé, je n'avais plus qu'une idée en tête : rentrer chez moi.


Mineko IWASAKI
Ma vie de geisha

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