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Nul besoin de présenter Claude Lévi-Strauss (né en 1908). Peu de gens en revanche connaissent l'amour du grand anthropologue pour le Japon, où il est venu à cinq reprises et qui joue dans sa pensée un rôle discret mais important. Dans un texte rare, d'abord paru en japonais dans la revue Tokyo-jin, il révèle le plaisir et l'intérêt qu'il ressent à s'enfoncer dans les rues de la capitale, la diversité folle de cette ville et de ses habitants et l'extraordinaire sensation de liberté qu'on peut y éprouver.
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"Lors de ma première visite au Japon, en 1977, mas amis, même japonais, m'avaient mis en garde. Que je n'aille surtout pas juger le Japon par Tokyo : ville surpeuplée, anarchique, sans beauté, écrasante par son gigantisme, entièrement reconstruite après les bombardements de 1945, traversée en tous sens par des voies express surélevées qui se croisent dans le vacarme à des niveaux différents ...
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Mes promenades me donnèrent une tout autre impression. La ville, bouillonnante de vie, me parut respirer la jeunesse. Les coloris clairs et variés des bâtiments entretenaient la gaîté. La liberté avec laquelle étaient implantées les maisons et autres édifices me changeait agréablement des rues européennes où les maisons, alignées et soudées les unes aux autres, enferment le passant entre des murailles de pierre. A Tokyo, les constructions, détachées de leurs voisines, diversement orientées; ménageaient d'amusants contrastes de perspective. Même au coeur de la ville, elles proposaient au passant des recoins plus tranquilles, des petits havres de paix ...

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Surtout, je me suis aperçu qu'il suffisait de quitter les grandes artères et de s'enfoncer dans des voies transversales pour que tout change. Très vite, on se perdait dans des dédales de ruelles ou des maisons basses, disposées sans ordre, restituaient une atmosphère provinciale. Le jardinet qui les flanquait pouvait être minuscule : le chois et l'arrangement des plantes n'en témoignaient pas moins le goût et l'ingéniosité des habitants. Ces demeures particulières entourées de végétation logeaient peut-être des gens de condition moyenne : je me faisais la réflexion qu'à Paris, elles eussent représenté un luxe accessible seulement aux plus riches. En parcourant Tokyo, j'étais moins heurté par la brutalité des quartiers d'affaires que charmé de voir coexister ces contrastes urbains. J'admirais et j'enviais cette faculté encore laissée aux habitants d'une des plus grandes villes du monde, sinon même la plus grande, de pouvoir pratiquer des styles de vie si différents."

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Ce texte de Claude Lévi-Strauss, intitulé "Aux habitants de Tokyo" est extrait de l'ouvrage "Le goût de Tokyo". Certes, depuis les années 1970 les conditions économiques ont changé et l'auteur ne serait sans doute plus si optimiste. Pourtant, ces endroits, ces maisons, subsistent ; pour combien de temps encore ?

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