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"Au tournoi de septembre à Tokyô, juste après mes dix-huit ans, je me sentis prêt à débuter car j'atteignais une bonne synchronisation de mon état mental et de mes performances physiques. Pendant quinze jours, à raison d'un combat par jour, je me promis de prouver que Shomintsu n'avait pas gâché son temps avec moi.

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Le premier jour, j'affronte un lutteur redouté, court mais lourd, qui compte sur la force de son impact pour vaincre. Je résiste à sa poussée, je recule, mains cramponnées à sa ceinture, soudain, je sens sous mon pied la limite du doyo, je pivote alors à droite, la masse passe devant moi, tel un obus projeté du fond de la salle, il hurle, il s'écrase. On m'acclame.

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Le deuxième jour, je devine, lorsque nous nous précipitons l'un vers l'autre, que mon adversaire est plus agressif que moi. Décidant de ne pas me laisser contaminer par sa haine, je le considère comme un pur problème technique, un jouet mécanique à ressorts, j'encaisse ses petits coups frappés du plat de la main, je réduis l'amplitude de ses bras en coinçant ses épaules avec mes coudes puis j'envoie une brusque secousse à sa jambe droite : il tombe.

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Le jour suivant, je ne peux pas lutter contre la poussée d'un adversaire hors norme - plus de deux mètres, plus de deux cents kilos. En une ruée et une prise à la poitrine, il m'expulse.
Le lendemain, un nouveau colosse se jette sur moi. Or j'ai réfléchi : les très grands hommes ont généralement un point faible, l'équilibre précaire, lequel vient de leurs jambes hautes et de leurs genoux fragiles. Je joue donc de rapidité ; vif, saccadé, nerveux, je glisse tel un goujon autour de lui ; déstabilisé, il me cherche du regard ; trop tard, il est à terre.

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Les jours suivants, les spectateurs autant que les professionnels s'intéressent à moi. On attend mes combats, on les redoute; on les espère, je deviens l'étoile montante du sumô. Pour ce qui est des facteurs physiques - vitesse, poids, force - je rentre dans la moyenne basse ; en revanche, je surprends par mon adaptabilité à l'adversaire ; parfois rusé, je frappe dans mes mains afin qu'il cligne des paupières, instant dont je profite pour lui attraper la ceinture ; parfois puissant, je le soulève en l'air. En quelques jours, la légende court que je suis brillant, virtuose, imprévisible. En réalité, cela vient de ma concentration. A chaque occasion, je plane au-dessus du ring, de moi et, par une sorte d'intuition, de la scène, j'agis juste. Si le combat dure, je me concentre sur le souffle et la peau de l'autre ; dans son souffle, je guette la déficience puis j'attaque ; au frémissement de sa peau, je devine la décision et je la contre. Parce que je mets ma conscience en haut, le corps de mon adversaire devient minuscule, puis, parce que j'en suis convaincu, son poids devient celui d'un ballot de paille. Désormais, j'adore grimper sur le ring ; dans ce cercle de quatre mètres cinquante-cinq, mille possibilités de perdre ou mille possibilités de gagner, cela dépend de moi, de l'ennemi, de notre intelligence des situations et - un peu - du hasard. C'est la scène de la vie. C'est la vie. J'ai envie de vivre.

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A l'issue du tournoi, je collectionnais plus de victoires que de défaites, les yeux se braquaient sur moi : j'allais changer de catégorie et gravir les échelons dans la hiérarchie des sumô. Une association de mes supporters venait de se créer.
Avec mes camarades et mon idole Ashoryu, qui venait de se retirer du métier en coupant ses cheveux, je fêtai ce progrès toutes les nuits pendant une semaine.
Le dimanche suivant, au matin, je me réveillai comblé, pliai mes affaire, nettoyai ma chambre et me présentai devant mon mentor. Le chant de la bouilloire m'accueillit dans la pièce vide où trônait un bouquet de fleurs.
- J'arrête, maître Shomintsu. Je ne monterai plus sur le doyo.
- Pourquoi ? Tu pèses quatre-vingt-quinze kilos et tu y arrives enfin.
- Comme vous le dites : j'y arrive ! Le but, c'était d'y arriver. A m'étoffer, à me dominer, à me qualifier dans un tournoi. Cependant, mon but n'a jamais été de devenir un champion, encore moins le champion des champions. Ai-je tort ?
- Toi seul le sais.
- Vous avez répété que vous voyez un gros en moi, pas un champion.
- Tu m'as entendu.
- Le gros en moi, ça y est, je le vois : le gros ce n'est pas le vainqueur des autres, mais le vainqueur de moi ; le gros, c'est le meilleur de moi qui marche devant moi, qui me guide, m'inspire. Ca y est, je vois le gros en moi. Maintenant, je vais maigrir et entreprendre des études pour devenir médecin.
Son visage se tendit de plaisir.
- Merci, maître, de m'avoir remis sur le chemin, de m'avoir montré que j'étais capable d'y marcher.
- Tu as raison, Jun. Le but, ce n'est pas le bout du chemin, c'est le cheminement.


Eric-Emmanuel SCHMITT
Le sumo qui ne pouvait pas grossir

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Au-dessus du dohyô (ring) est suspendue une structure en bois évoquant la toiture d'un temple shintô. Des glands de différentes couleurs, représentant les quatre saisons, sont suspendus à ses extrémités.


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Jeter du sel afin de purifier le ring et la rencontre est issu d'un rituel complexe auquel se soumet le sumô avant le combat (images de la TV Japonaise).


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Toujours le rituel shintô de la purification par l'eau. Les premiers combats remontent à plus de 1500 ans. Ils se déroulaient dans l'enceinte des temples shintô et étaient accompagnés de musiques et danses sacrées. Rapidement, la cour impériale organisa chaque année des tournois. C'est sous son contrôle que les règles sont élaborées et que le sumô prend sa forme actuelle.


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Les combats se déroulent sur un tertre carré de terre battue : le dohyô ; en son centre est dessinée une arène circulaire de 4,55 m de diamètre, délimitée par des ballots en paille de riz (tawara).


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Les lutteurs entrent sur le dohyô, se saluent et s'accroupissent face à face au centre du ring. Prêts à l'attaque, ils se fixent intensément : c'est le shikiri, un moment de concentration avant le combat.


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Pour gagner, le lutteur doit soit pousser son adversaire hors du cercle, soit lui faire toucher le sol. Les lutteurs engagent parfois le combat par un tsuppari ou un hikate (coups portés du plat de la main). Cette charge comporte des risques mais elle peut être dévastatrice et se conclure par un oshidashi : l'adversaire est projeté hors de l'arène. Mais généralement les sumôtori restent genoux fléchis et s'efforcent de saisir rapidement la ceinture de leur adversaire. Une bonne prise à la ceinture offre de nombreuses possibilités, la plus artistique étant de se saisir de son adversaire d'une seule main et de le faire tomber sur le dos. La prise la plus "honorable" est le yorikiri : le lutteur attrape la ceinture de son adversaire à deux mains et le soulève pour le faire basculer. La prise tsurudashi est encore plus spectaculaire : le gagnant porte littéralement le vaincu hors de l'arène !


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Les lutteurs sont classés en catégories, selon leur talent et le nombre de leurs victoires. Le rang le plus élevé de la hiérarchie est celui de yokozuna "grand champion". Il y a rarement plus de quatre yokozuna en activité en même temps. Ensuite viennent les ozeki, puis, par ordre décroissant, les seki-wake, les komusubi et la masse des mae-gashira.
Si un rikishi (lutteur) se signale par huit victoires au minimum, sur les quinze rounds d'un tournoi, il passe automatiquement dans la catégorie supérieure. A l'inverse, en cas de makekoshi (huit défaites et plus), il est rétrogradé.


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Lors des combats qui se déroulent le soir, les sumôtori se présentent au public revêtus d'un tablier de cérémonie et d'une ceinture de chanvre blanc tressée, orné de bandes de papier blanc plié comme dans les sanctuaires shintoïstes.


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Les tournois (basho) commencent le matin dès 10 heures. C'est à peu près l'heure à laquelle j'ai assisté à ces combats et la raison pour laquelle il y a peu de monde. Le billet était valable jusqu'au soir, mais je me voyais mal y passer la journée, même si on peut s'y restaurer ... En effet, les maisons de thé fournissent boissons, restauration et souvenirs ... Le soir, la salle est comble, on y vient pour voir, mais aussi pour se faire voir, surtout si on peut s'offrir les places les plus recherchées - au bord du ring - places avec un tatami pour quatre personnes qui coûtent environ 30.000 yens par personne.


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Dès 10 heures, donc, s'affrontent tout d'abord les lutteurs de troisième division (makushita "dessous le rideau"). Vers 15 heures commencent les combats de deuxième division (juryô). Viennent ensuite les lutteurs de première division (makumouchi "à l'intérieur du rideau").


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J'allais oublier de vous présenter le personnage central du tournoi, le gyoji (arbitre), vêtu du costume traditionnel de la cour impériale et son fameux éventail qui signale le début du combat.


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Merci de votre visite !

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