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"Jeune femme prenant le frais sur une véranda" d'Utamaro

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Du fond d'une petite armoire il alla pêcher un vieux recueil d'estampes. Il l'ouvrit à une page dont le thème était le Gengi campagnard de Tanehiko. La gravure était signée Kunisada, si je me souviens bien.

Cette estampe représente une jeune femme, de cette beauté caractéristique de Kunisada, qui était exactement celle d'O-Fumi-san. Arrivée pieds nus des routes de campagne auprès d'un bâtiment inoccupé qui semble quelque vieux temple, elle est assise au bord d'une galerie extérieure, et essuie son pied avec une serviette. Son torse, tourné vers la gauche, tellement penché qu'il semble sur le point de tomber, est soutenu par un bras frêle. Le pied gauche prend appui sur le sol de la pointe de l'orteil et l'autre jambe est repliée. De la main droite elle s'essuie la plante du pied. Cette pose demandait une extraordinaire agilité d'exécution et montrait à quel point les peintres d'estampes d'autrefois étaient de fins observateurs des transformations gracieuses du corps féminin et quel intérêt profond ils lui portaient. Ce qui m'impressionna le plus était la manière équilibrée et si délicate de représenter la souplesse du corps au lieu de la maladresse à laquelle on aurait pu s'attendre, car tous les membres sont contorsionnés de façon extraordinairement compliquée. La femme est bien assise sur la galerie extérieure, mais dans une position instable. Comme je viens de le dire, le buste est si penché sur la gauche, tandis qu'elle plis la jambe droite dans une position dangereuse, qu'il suffirait de lui tirer légèrement le bras appuyé au sol pour lui faire perdre l'équilibre. Comme pour éviter ce risque, tous les muscles de ce corps délicat sont tendus comme un fil de fer imprimant à toutes les parties de sa personne un mouvement d'une beauté inexprimable. Ainsi, le plat de la main gauche qui supporte son épaule s'ouvre et adhère au plancher de la galerie extérieure, les cinq doigts comme pris d'une sorte de convulsion. De même, le pied gauche n'est pas mollement posé sur le sol, mais, preuve de l'énergie qui s'y investit, le gros orteil se recourbe en forme de bec d'oiseau.

Le mouvement évoqué avec le plus de subtilité est le rapport entre le pied droit fléchi vers l'extérieur et la main droite s'appliquant à l'essuyer. Une pareille position doit être nécessaire ; le pied droit étant retenu dans une torsion forcée par la main droite, il suffirait que celle-ci lâche prise pour que le pied se cogne brutalement contre le sol. La main doit donc tenir prisonnier le pied en même temps qu'elle l'essuie. Je ne pouvais m'empêcher d'admirer le talent et l'extraordinaire habileté du graveur. Alors qu'il aurait été tellement plus simple de retenir le pied en serrant le cheville ou en saisissant le cou-de-pied, le dessinateur avait sciemment introduit la main entre le quatrième et le troisième orteil de façon à soulever le pieds par les deux seuls petits doigts. Les deux orteils cherchaient à échapper à cette main ravissante et le genou fléchi frémissait de l'impatience sous l'effort refoulé.

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On ne pourrait affirmer qu'aucune physionomie au monde ne saurait être comparée à celle d'O-Fumi-san, mais un pied d'une forme aussi belle et aussi harmonieuse, jamais je n'en avais vu jusqu'à ce jour. Des pieds au talon trop aplati, aux orteils mal alignés et trop espacés, laissant des ouvertures disgracieuses, provoquent une sensation aussi déplaisante qu'une vilaine figure. Or, le talon d'O-Fumi-san était agréablement charnu, les cinq orteils accolés traçaient une sorte de m, formant un alignement aussi parfait qu'une rangée de dents bien plantées. Ces doigts de pied étaient si joliment agencés qu'ils semblaient découpés dans du shinko (1). Mais ces adorables ongles qui se trouvent à chacune de leur extrémités, à quoi devrais-je donc les comparer ? Je serais tenté de dire qu'ils ressemblaient à une rangée de pièces de go, mais ils avaient plus de lustre et de brillant, tout en étant beaucoup plus petits. Un artisan ingénieur aurait peut-être obtenu un résultat d'une somptuosité comparable s'il avait découpé et poli la nacre de l'huître perlière et, après l'avoir effilée, l'avait plantée dans le shinko à l'aide de petites épingles. A chaque fois qu'il m'est donné d'admirer pareilles beautés, je me dis en aparté que le créateur manque grandement d'équité dans ses différentes réalisations d'êtres humains. Les ongles "poussent" chez l'homme comme chez les animaux. Mais ceux des pieds d'O-Fumi-san semblaient "incrustés". C'était bien cela : chacun de ses orteils était pourvu d'un joyau. En arrachant de ses pieds les doigts et en les enfilant, on obtiendrait un collier magnifique, digne d'une reine.

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Je ne connais rien aux choses occidentales, mais autrefois les femmes japonaises étaient fières d'avoir de jolis pieds. Les geisha de l'ère Tokugawa ne portaient pas de tabi  (2), même en hiver, tellement elles avaient envie de montrer leurs pieds ! Les clients trouvaient ça du plus grand chic et s'en réjouissaient ; alors que maintenant les geisha se présentent toutes chaussées de tabi. C'est le monde à l'envers quand on songe au passé. De plus, les geisha de nos jours ont de vilains pieds ; pas étonnant alors qu'elles refusent l'enlever leurs tabi, même si on les en prie ! Mais comme cette O-Fumi, avec ses jolis pieds, est une exception, je lui enjoins de ne jamais en mettre.
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Note de l'éditeur

"Il peut paraître étrange de parler d'expression à propos d'un pied, mais pour ma part, je pense qu'un pied n'est pas moins expressif qu'un visage ... Le sien faisait penser à un petit oiseau effrayé qui gonfle ses poumons, replie ses ailes et se prépare à l'envol."
Dans cette nouvelle de jeunesse qui préfigure son chef-d'oeuvre ultime Journal d'un vieux fou, Tanizaki explore la passion fétichiste d'un vieux libertin pour le pied d'une jeune geisha.

A mon humble avis, cette "oeuvre de jeunesse" de Tanizaki est un petit chef-d'oeuvre. Une fois refermé cet ouvrage très court mais aux longues descriptions, on a qu'une envie : contempler les sublimes estampes d'Utamaro !!

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(1) Radis blancs confits dans la saumure et qui servent d'accompagnement au riz
(2) Chaussettes de toile épaisse adaptées à la forme de la geta, chaussure traditionnelle dont l'attache sépare le gros orteil des autres doigts de pied

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