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Nuit d'été
le bruit de mes socques
fait vibrer le silence

Basho

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"Vers la fin de l'après-midi, tout le monde se retrouvait à l'okiya pour la séance d'habillage. Les portes de la maison se fermaient alors pour le reste de la journée. Les maiko et les geiko prenaient leur bain, se coiffaient, se maquillaient. Ensuite les habilleurs arrivaient pour les aider à revêtir leurs parures. Je mets le mot "habilleur" au masculin puisque c'étaient presque toujours des hommes, les seuls représentants du sexe opposé à pénétrer dans le sérail, et encore, seulement dans la salle d'habillage du premier. Ces spécialistes, dont le savoir-faire avait nécessité des années d'apprentissage, constituent la clé du succès pour une geiko*. Car eux seuls savent préserver l'équilibre d'un costume. Moi par exemple, avec mes quarante-cinq kilos et mon kimono de vingt kilos, il fallait que je puisse tenir sur mes socques en bois de quinze centimètres de haut. Le moindre décalage, le moindre accessoire mal placé ou manquant, et c'était la catastrophe. Le travail de l'habilleur devait être parfait.


Le kimono se porte soit avec des sandales, soit avec ces socques très épais que l'on appelle des okobo, dont la hauteur de talon se trouve en principe compensée par le poids des extrémités de la ceinture de kimono qui traînent presque par terre à l'avant. Ces chaussures ne facilitent pas la marche, mais on estime que l'allure affectée qu'elles nous prêtent rehausse notre charme.


J'ai eu mon propre habilleur, toujours le même, à partir de l'âge de quinze ans et pendant les quinze années que dura ma carrière, sauf une ou deux fois parce qu'il était trop souffrant pour venir. Il connaissait par coeur tous mes défauts physiques, comme cette vertèbre déplacée, conséquence d'une chute, qui me rendait le port du kimono et des divers ornements très pénibles si tout n'était pas arrangé comme il le fallait.


Mais le rôle de l'habilleur va bien au-delà. Il s'entremettra par exemple pour le choix d'une grande soeur, il servira de chaperon dans certaines circonstances et, surtout, il est l'ami de la geiko, souvent son confident, celui vers qui elle se tourne quand elle a besoin d'un encouragement ou d'un conseil.


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Tandis que ces préparatifs touchaient à leur fin et que des messages arrivaient encore pour des réservations de dernière minute, les bonnes nettoyaient le genkan pour l'heure de départ des maiko* et des geiko. Elles balayaient de nouveau, aspergeaient d'eau la terre battue, remplaçaient la petite montagne de sel à l'entrée par une nouvelle. Puis c'était la sortie : telles des reines dans leurs nuages de soie, les geiko et les maiko voguaient vers leurs rendez-vous respectifs.


Après leur départ, la maison paraissait très tranquille. Les apprenties maiko et le personnel dînaient. Je répétais les pas de danse appris ce jour-là, le morceau de koto que j'étais en train de travailler et je faisais quelques exercices de calligraphie. Une fois que je me mis à fréquenter l'école, il fallut aussi m'occuper de mes devoirs. Tomiko, pour sa part, révisait son chant et son shamisen.


Il existait alors à Gion Kobu plus de cent cinquante ochaya ou maisons de thé, au cadre serein et raffiné, bruissantes d'activité chaque soir de la semaine. Une geiko pouvait se rendre en l'espace de quelques heures dans trois ou quatre ochaya différentes, d'où un grand nombre d'allées et venues à la tombée de la nuit dans les ruelles du quartier.


En septembre 1956 fut posé un réseau téléphonique privé qui relia les unes aux autres l'ensemble des okiya et des ochaya. Je me souviens de la couleur des appareils : beiges. Les appels étaient gratuits. Parfois, la sonnerie retentissait alors que les apprenties faisaient leurs devoirs. C'était une maiko ou une geiko qui appelait d'une ochaya, réclamant tel ou tel objet qui lui manquait pour animer son prochain banquet ou dîner, une paire de tabi propres ou bien un éventail pour remplacer celui qu'elle venait d'offrir à un admirateur. Même si elle tombait de fatigue, l'apprentie obtempérait aussitôt, ces courses étant indispensables à sa formation, puisqu'elles étaient l'occasion non seulement de voir comment fonctionnait une ochaya mais aussi de se familiariser avec les gens de Gion.


J'allais me coucher à une heure raisonnable, mais il était plus de minuit lorsque geiko et maiko rentraient à la maison. Après s'être changées, elles prenaient un bain ou grignotaient un morceau, bref, s'accordaient un moment de détente avant de se mettre au lit, jamais avant deux heures du matin. Les deux bonnes qui dormaient dans le genkan* se levaient à tour de rôle pour les servir."

Mineko IWASAKI - "Ma vie de Geisha"

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* Le hanamachi est le quartier des geisha
* A Kyoto on appelle une geisha "geiko"
* La maiko est une jeune
geiko
* Le genkan est une antichambre au sol de terre battue

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