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Extrait 1 - "Monsieur Nakata"

A ce moment, Nakata entendit un gloussement derrière son dos. Il se retourna et aperçut, assis sur un muret de béton près d'une maison, un joli chat siamois tout fluet qui le regardait en plissant les paupières.
- Excusez-moi, mais ne seriez-vous monsieur Nakata par hasard ? demanda le siamois d'une voix douce.
- Tout à fait, c'est bien moi. Bonjour.
- Bonjour, ronronna le siamois.
- Il faisait un peu nuageux ce matin, mais je ne crois pas qu'il va pleuvoir, dit Nakata.
- J'espère bien que non ...

Il s'agissait d'une femelle d'âge moyen, à la queue fièrement dressée. Elle portait un collier avec un nom gravé dessus. Ses traits étaient agréables, son corps mince, sans une once de gras superflu.
- Appelez-moi Mimi. Comme dans la Bohème. Il y a une chanson qui m'est dédiée, vous savez ?
- Ah ? fit Nakata.
- C'est un opéra de Puccini. Mon maître adore l'opéra, dit Mimi avec un sourire aimable. Je vous aurais volontiers chanté l'air, malheureusement je chante un peu faux.
- Ravi de vous rencontrer mam'zelle Mimi.
- Tout le plaisir est pour moi, monsieur Nakata.
- Vous habitez le quartier ?
- Oui, chez les Tanabe. La maison à un étage que vous voyez là-bas. Tenez, il y a une BMW 530 garée juste devant.
- Ah, fit Nakata, qui ignorait tout des BMW, mais avait déduit qu'il devait s'agir de la voiture crème garée devant la maison.
- Vous savez, monsieur Nakata, je suis plutôt indépendante de nature, et je n'aime pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais ce jeune, là - celui que vous appelez Kawamura - n'est pas très intelligent, à vrai dire. Le pauvre, il a été renversé par un enfant à vélo quand il était petit. Il a été projeté en l'air et sa tête a heurté l'angle d'un mur en béton. Depuis, il est incapable de tenir des conversations sensées. Aussi, même avec la patience dont vous faites preuve depuis tout à l'heure, vous n'arriverez à rien. Ca fait un moment que je vous observe, et je me suis décidée à intervenir, tout en étant consciente de l'indélicatesse de ma démarche.
- Pas du tout, pas du tout, ne vous inquiétez pas. Je suis ravi au contraire d'écouter vos conseils. Nakata est aussi stupide que Kawamura, et si personne ne l'aide, il ne peut pas s'en sortir seul dans la vie. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le préfet lui verse une pension. Je vous remercie de ce conseil mam'zelle Mimi.
- Vous recherchez un chat, n'est-ce pas ? dit Mimi. Je n'avais pas l'intention d'écouter votre conversation, vous savez, je vous ai entendu par hasard. J'étais en train de faire une sieste sur ce muret, et ... Une chatte du nom de Sésame, c'est bien cela ?
- Tout à fait, tout à fait.
- Et Kawamura l'aurait vue dans les parages ?
- C'est ce qu'il m'a affirmé. Mais Nakata n'a rien compris à ce qu'il a dit ensuite.
- Si vous permettez, monsieur Nakata, puis-je vous servir d'interprète ? C'est plus facile de communiquer entre chats, et je suis assez habituée à sa façon de s'exprimer. Laissez-moi lui tirer les vers du nez et je vous expliquerai ensuite ce qu'il m'aura raconté.
- Oui. Si vous pouviez, cela aiderait beaucoup Nakata.
La siamoise hocha légèrement la tête, puis sauta au sol d'un bond de ballerine. Elle s'approcha, sa queue noire dressée comme un étendard et vint s'asseoir à côté de Kawamura. Il tenta aussitôt de lui renifler le derrière, mais elle lui assena une tape sur le museau qui le fit aussitôt reculer. Sans lui laisser le temps de souffler, Mimi lui décocha un second coup de patte sur la truffe.
- Maintenant, écoute-moi sans broncher, espèce de crétin à couilles molle ! siffla-t-elle.
Puis elle se tourna vers Nakata et ajouta comme pour se justifier :
- Il faut lui montrer tout de suite qui est le maître et maintenir la pression. Sinon, il se relâche et on perd le fil de la conversation. Ce n'est pas sa faute s'il est comme ça. En fait, je le plains, mais il n'y a pas d'autre moyen de lui parler.
- Oui acquiesça Nakata, qui ne comprenait rien à ce qui se passait.
Les deux chats se mirent ensuite à parler, mais tellement vite et à voix si basse que Nakata ne put rien saisir de leur conversation. Mimi posait des questions d'un ton rude et le matou répondait d'un air apeuré. Quand il tardait à répondre, Mimi lui décochait des coups de patte impitoyables. La siamoise était intelligente et bien élevée. Nakata avait rencontré de nombreux chats dans sa vie mais jamais aucun ne connaissant les opéras et les automobiles. Impressionné, il regarda Mimi mener son enquête tambour battant.
Une fois qu'elle eut appris tout ce qu'elle voulait savoir, elle chassa le matou d'un bref : "Maintenant, dégage !"
Kawamura déguerpit sans se faire prier et Mimi vint s'installer en ronronnant dans le giron de Nakata.
- Je crois que j'ai compris les grandes lignes de l'histoire, déclara-t-elle.
- Merci beaucoup, dit Nakata.
- Kawamura a aperçu Sésame plusieurs fois dans un terrain vague tout près d'ici. Un futur chantier de construction. Le terrain a été racheté par une entreprise de travaux publics, qui a fait démolir l'entrepôt de pièces détachées qui l'occupait et projette d'y faire construire des immeubles résidentiels. Mais une association d'habitants du quartier s'oppose au projet, il s'ensuit une bataille légale, et en attendant cela reste un terrain vague. Ce genre de situation est très fréquent de nos jours. Les humains n'y mettent pas les pieds, parce que l'herbe est trop haute, mais pour les chats errants du coin c'est un parfait terrain de jeu. En ce qui me concerne, je ne suis pas très sociable avec mes congénères et j'aurais trop peur d'attraper des puces, aussi, je ne me rends guère dans ce lieu. Je ne vous apprends sans doute rien, monsieur Nakata, mais les puces,une fois qu'on en a, c'est très difficile de s'en débarrasser. Comme les mauvaises habitudes.
- Oui, répondit Nakata.
- Kawamura m'a dit avoir vu dans ce terrain vague une chatte exactement semblable à celle de votre photo, une jolie écaille-de-tortue timide, avec un collier antipuces. Elle ne parle pas très bien non plus, paraît-il. Tous les errants étaient sûrs qu'il s'agissait d'un chat domestique égaré qui ne savait plus comment retrouver sa maison.
- Quand était-ce ?
Kawamura l'a vue pour la dernière fois il y a trois ou quatre jours. Cet idiot ne connaît pas les jours de la semaine, mais il a mentionné que c'était le lendemain du jour où il a plu. Je me souviens qu'il y a eu une grosse averse dimanche, je crois donc pouvoir affirmer que c'était lundi.
- Oui. Nakata non plus ne connaît pas les jours de la semaine mais il a plu en effet il y a quelques jours. Personne n'a revu Sésame depuis ?
- D'après Kawamura, non. C'est un bon à rien complètement lunatique, mais j'ai contre-vérifié chacune de ses réponses, je crois que, dans les grandes lignes, il n'y a pas d'erreur.
- Je vous suis très reconnaissant de votre aide.
- Ce n'est rien, vraiment. La plupart du temps, je n'ai pour compagnie que les matous grossiers du voisinage, et nous n'avons pas beaucoup de sujets de conversation communs. Je suis ravie de cette occasion de m'entretenir avec un humain capable de raisonnement logique tel que vous, cela me change un peu.
- Ah , fit Nakata. A propos, Nakata n'a toujours pas compris ce que voulait dire Kawamura à propos de maquereau. Il s'agissait bien de poisson ?
Mimi souleva sa patte avant gauche, et gloussa légèrement en inspectant ses coussinet roses.
- Je crains que ce petit Kawamura n'ait un vocabulaire des plus restreints.
- Reste-rein ?
- Je veux dire : il ne connaît pas beaucoup de mots, rectifia courtoisement Mimi. Pour lui, tout ce qui est bon à manger s'appelle maquereau. Il pense que c'est le mets le plus raffiné du monde ! Il ne connaît même pas l'existence des daurades, des soles ou du flétan.
Nakata se racla la gorge.
- A vrai dire, Nakata aussi aime beaucoup le maquereau. L'anguille aussi, naturellement, mais ...
- Ah, moi aussi j'aime l'anguille. Mais on n'en mangerait pas tous les jours, n'est-ce pas ?
Ensuite, tous deux restèrent plongés un moment dans un silence seulement traversé par des pensées d'anguilles.
- Et donc, voilà ce que le petit Kawamura voulait dire, reprit Mimi comme si elle venait de se rappeler soudain quelque chose. Depuis que les chats errants du quartier ont élu domicile dans ce terrain vague, un individu mauvais qui les capture a fait son apparition. Tout le monde pense que c'est lui qui a enlevé Sésame. Il attire les chats avec quelque chose de bon à manger, puis les jette dans un grand sac. L'homme est très habile ... un jeune chat sans expérience, affamé de surcroît, ne peut que tomber dans le piège. Plusieurs matous errants du quartier, pourtant méfiants de nature, on déjà été attrapés par cet homme. C'est affreux, vraiment. La pire chose qui puisse arriver à un chat c'est d'être enfermé dans un sac.
- Oui dit Nakata en frottant sa tête grisonnante du plat de sa main. Mais pourquoi cet homme capture-t-il les chats ?
- Je l'ignore. Il paraît qu'autrefois les cordes de shamisen étaient en peau de chat, mais de nos jours, ce n'est plus un instrument de musique très populaire, et d'ailleurs il paraît que les cordes sont désormais en plastique. On dit que les humains mangent les chats dans certaines parties du monde mais, Dieu merci, ce n'est pas une coutume japonaise. Je pense donc qu'on peut éliminer ces deux possibilités. Ensuite, ma foi, il reste les expérience scientifiques pour lesquelles on sacrifie de nombreux félins. Une de mes amies a été utilisée pour des tests réalisés par le département de psychologie de Tokyo. Une histoire atroce, mais je préfère ne pas vous la raconter, cela prendrait trop de temps. Et puis, évidemment, il n'y en a pas beaucoup, mais il faut aussi tenir compte des pervers qui torturent les chats. Ils les capturent, puis leur coupent la queue avec des ciseaux, par exemple.
- Ah ! fit Nakata. A quoi cela leur sert-il ?
- A rien, monsieur Nakata, à rien. Ils veulent simplement faire souffrir le chat. Pour s'amuser. Il existe des gens à l'esprit assez tordu en ce monde, vous savez.
Nakata réfléchit un moment mais, décidément, il ne parvenait pas à comprendre comment on pouvait trouver amusant de couper la queue d'un chat.
- Vous voulez dire que Sésame a pu être enlevée par une de ces personnes à l'esprit tordu ? demanda-t-il ?
Mimi fit une grimace. Ses longues moustaches blanches s'arquèrent.
- Hélas ! oui. Cette pensée m'est extrêmement désagréable, mais on ne peut exclure cette possibilité. Je n'ai pas encore vécu très longtemps, monsieur Nakata, pourtant, croyez-moi, j'ai assisté plusieurs fois à des scènes qui dépassent l'entendement. La plupart des gens s'imaginent qu'une existence de chat est des plus plaisantes, que nous passons notre temps à nous prélasser au soleil sans rien faire. Or la réalité n'est pas si idyllique. Nous sommes des créatures faibles et vulnérables. Nous n'avons pas de carapace comme les tortues, ni d'ailes comme les oiseaux. Nous ne pouvons pas nous cacher sous la terre comme les taupes, ni changer de couleur comme les caméléons. Personne n'a idée du nombre de chats qui sont blessés chaque jour, ou qui meurent, pour rien. Moi, j'ai la chance de mener une vie sans souci auprès des Tanabe, dans un foyer chaleureux, d'être choyée par de gentils enfants, et de ne manquer de rien. Et pourtant, ce n'est pas toujours rose. Alors, quand je pense à toutes les épreuves qu'endurent les chats errants, je me dis que cela ne doit vraiment pas être facile pour eux.
- Vous êtes très intelligente, mam'zelle Mimi, dit Nakata, impressionné par l'éloquence de la siamoise.
- Non, non, pas du tout, répondit celle-ci en plissant les yeux d'un air confus. J'ai appris certaines choses en me prélassant sans rien faire devant la télévision, c'est tout. Je ne fais qu'accumuler des connaissances inutiles. Est-ce que vous regardez la télévision, monsieur Nakata ?
- Non. Les gens parlent trop vite sur le petit écran, et Nakata a du mal à suivre. Nakata n'est pas intelligent, il ne sait ni lire ni écrire et ne comprends pas la télévision. J'écoute la radio de temps en temps mais cela va aussi trop vite, c'est fatiguant. Non, moi, ce que je préfère, c'est être dehors sous le ciel et parler avec les chats, comme en ce moment.
- Vous m'en direz tant !
- Eh oui.
- J'espère qu'il n'est rien arrivé de fâcheux à Sésame, reprit Mimi.
- Nakata va surveiller ce terrain vague quelques temps, mam'zelle Mimi.
- D'après le petit Kawamura, l'homme est très grand, il porte un étrange chapeau tout en hauteur et des bottes de cuir montantes. Il marche vite et il a une allure si particulière qu'on le remarque aussitôt. Quand les chats le voient arriver dans le terrain vague, ils prennent aussitôt la poudre d'escampette. Mais un nouveau venu qui ne serait pas au courant ...
Nakata grava ces informations dans son esprit, les rangea soigneusement dans un tiroir de manière à ne pas les oublier : l'homme est très grand, il porte un étrange chapeau tout en hauteur et des bottes de cuir montantes.
- J'espère vous avoir été de quelque utilité.
- Je vous remercie de tout coeur, mam'zelle Mini. Si vous ne m'aviez pas si aimablement adressé la parole, je serais encore en train de tourner en rond avec cette histoire de maquereau. Je vous suis très reconnaissant.
- Je pense, dit Mimi en levant une mine soucieuse vers Nakata, que cet homme est dangereux. Vraiment dangereux. Plus encore que vous ne pouvez l'imaginer. Evidemment, vous êtes un humain et il s'agit de votre travail, vous n'avez pas le choix, mais je vous en prie, soyez très prudent.
- Je vous remercie, je serai prudent.
- Le monde est un endroit très violent, vous savez monsieur Nakata. Personne ne peut échapper à la violence. Ne l'oubliez pas. On n'est jamais trop prudent. Qu'on soit un chat ou un humain.
- Entendu, je m'en souviendrai, dit Nakata.
De quelle violence Mimi pouvait-elle bien parler, où se nichait-elle ? Il n'en avait pas la moindre idée. Il y avait beaucoup de choses que Nakata ne comprenait pas, et tout ce qui était lié à la violence en faisait partie.

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Extrait 2 - "Kafka Tamura"

"Des poissons tombent du ciel ! 2.000 sardines et maquereaux dans une rue de Nakano !"
Après avoir lu l'entrefilet, je rends le journal à Oshima. L'article évoque les causes possibles de cette pluie de poissons, mais aucune ne me paraît vraiment convaincante. La police explore les pistes d'un canular ou d'un cambriolage. L'institut météorologique n'a pas relevé de conditions atmosphériques susceptibles d'entraîner une pluie de poissons. Le porte-parole du ministère de l'Agriculture, de la Pêche et de l'Industrie n'a pas encore commenté l'évènement.
- A ton avis, qu'est ce qui a bien pu se passer ? me demande Oshima.
Je secoue la tête. Pas la moindre idée.
- Deux mille poissons sont tombés du ciel le lendemain de l'assassinat de ton père, non loin de chez toi. Ca doit être une coïncidence.
- Sans doute.
- Un autre article dans le journal mentionne également une pluie de sangsues sur une aire de repos de l'autoroute Tokyo-Nagoya, qui a entraîné un carambolage sans gravité. Personne ne parvient à expliquer comment des sangsues ont pu se mettre à pleuvoir du ciel. La nuit était claire, il n'y avait aucun nuage. Là non plus, tu n'as aucune idée de ce qui aurait pu se passer ?
Aucune idée.
Oshima replie le journal.
- Ce qui veut dire qu'une succession d'évènements étranges et inexplicables frappe notre pays. Ces évènements n'ont aucun lien entre eux, il doit s'agir de simples coïncidences. Mais cela m'intrigue tout de même. Il y a quelque chose qui cloche dans tout ça.
- C'est peut-être une métaphore ?
- C'est possible. Mais de quoi cette pluie de sardines et de maquereaux peut-elle être la métaphore, je te le demande ?
Nous restons silencieux un moment. Alors j'essaie de prononcer des mots que je n'ai pas pu dire depuis longtemps :
- Vous savez, Oshima-san, il y a quelques années, mon père a fait une prédiction.
- Une prédiction ?
- Je n'en ai encore jamais parlé à qui que ce soit. Pour être franc, je pensais que personne ne me croirait.
Oshima ne dit rien, et son silence m'encourage à poursuivre :
- Plus encore qu'une prédiction, c'est peut être une malédiction. Mon père me l'a répétée je ne sais combien de fois, comme s'il voulait graver chaque mot au burin dans ma conscience.
Je prends une inspiration profonde. Je me répète une nouvelle fois les mots que je dois prononcer, je sais qu'ils sont là, je n'ai pas vraiment besoin de vérifier. Ils ont toujours été là. Mais je dois les soupeser encore une fois. Et je dis :
- Un jour, tu tueras ton père de tes mains, et tu coucheras avec ta mère.
Une fois que j'ai prononcé cette phrase avec des mots concrets, réels, je sens un vide naître en moi. Et, au fond de ce vide, j'entends mon coeur battre avec un son creux, métallique. Oshima me regarde un bon moment sans changer d'expression.
- "Un jour, tu tueras ton père de tes mains, et tu coucheras avec ta mère." C'est ce que t'as dit ton père ?
Je hoche la tête à plusieurs reprises.
- C'est exactement la prophétie qui a été faite à Oedipe. Tu le sais, j'imagine ?
Je hoche la tête.
- Mais ce n'est pas tout. Il y a un bonus. J'ai une soeur de six ans mon ainée que je ne connais pas, et mon père a dit que je coucherai avec elle aussi.
- Ton père t'a dit ces mots en face ?
- Oui. Mais à l'époque je n'étais encore qu'un enfant et je ne connaissais pas le sens particulier du terme "coucher". Ce n'est que plusieurs années après que j'ai compris ce que mon père voulait dire.
Oshima reste muet.
- Mon père m'a dit que j'aurais beau faire, je ne pourrai pas échapper à mon destin. Cette prophétie est comme un mécanisme à retardement enfoui dans mes gènes et, quoi que je fasse, elle se réalisera à coup sûr. Un jour, je tuerai  mon père de mes mains, et je coucherai avec ma mère et ma soeur.
Oshima reste plongé dans le silence, comme s'il inspectait minutieusement chacun des mots que j'ai prononcés pour y chercher des indices.
- Pourquoi, dit-il enfin, pourquoi ton père a-t-il éprouvé le besoin de te faire cette horrible prédiction ?
- Je l'ignore. Il ne m'a pas donné d'explication, dis-je en secouant la tête. Peut-être que c'était une manière de se venger de me mère et de ma soeur qui nous avaient abandonnés. Ou il voulait les punir à travers moi.
- Même s'il devait te faire du mal pour ça ?
Je hoche la tête.
- Mon père ne m'a jamais considéré que comme un objet, au même titre que ses sculptures, qu'il se sent libre de briser ou de jeter à sa guise.
- Si c'est vrai, c'est drôlement tordu et pervers, dit Oshima.
- Vous savez, Oshima-san, là ou j'ai été élevé, tout est tordu. Tout est atrocement tordu et pervers, à tel point que ce qui est droit y semble tordu. J'ai compris ça il y a des années. Mais je n'étais encore qu'un enfant et je n'avais pas d'autre endroit où aller.
- J'ai déjà vu les oeuvres de ton père, dit Oshima. C'est un sculpteur de talent. Des oeuvres originales, provocantes, fortes. Sans concession. De l'art authentique, sans le moindre doute.
- Peut-être. Mais vous savez, les débris qui restent une fois qu'il a créé une oeuvre, ces débris-là sont répandus comme du poison tout autour de mon père, et on ne cesse de s'y heurter. Mon père a sali et blessé tous ceux qui l'entouraient. Je ne sais pas s'il faisait exprès ou non, ou s'il ne pouvait pas faire autrement. Peut-être que ça faisait partie de sa personnalité dès le départ. Et je me demande si, en ce sens, il n'était pas relié à quelque chose de particulier. Vous voyez ce que je veux dire ?
- Je crois que oui. Quelque chose qui dépasserait la distinction ordinaire entre le bien et le mal. On pourrait dire que ça a été la source de sa force artistique.
- Et moi, j'ai hérité de lui la moitié de mes gènes. C'est peut-être pour ça que ma mère m'a abandonné. Elle voulait se séparer d'un être né de cette force terrible, un être souillé.
Oshima presse doucement les doigts sur ses tempes en réfléchissant. Puis il me regarde, les paupières plissées.
- Mais il est possible qu'il ne soit pas ton véritable père, non ? Ton père biologique, je veux dire.
Je secoue la tête.
- Il y a quelques années, nous avons fait des examens à l'hôpital. Nous sommes allés tous les deux faire un test ADN. Les résultats ont prouvé qu'il était bien mon père biologique, sans aucun doute.
- C'est quelqu'un de circonspect, on dirait.
- Il voulait me prouver que j'étais sa création, quelque chose qu'il pouvait signer comme une de ses oeuvres.
Oshima a toujours les doigts appuyés sur ses tempes.
- Mais en fait, la prophétie de ton père ne s'est pas réalisée. Ce n'est pas toi qui l'as tué. Puisque tu étais à Takamatsu à ce moment-là. Quelqu'un l'a tué, mais ce n'était pas toi.
J'ouvre mes mains devant mon visage en silence et les regarde. Ces deux mains sinistres, qui étaient couvertes de sans dans les ténèbres de la nuit.
- Pour être franc, je n'en suis pas si sûr, dis-je.
Et je lui raconte tout. Comment j'ai perdu connaissance pendant quelques heures, l'autre nuit, en rentrant de la bibliothèque. Comment je me suis réveillé dans l'enceinte d'un sanctuaire, avec mon tee-shirt plein de sang. Comment j'ai essayé de nettoyer ces tâches dans les toilettes publiques. Je lui explique que je n'ai gardé aucun souvenir de ce qui a pu se passer pendant que j'étais évanoui. Pour que l'histoire ne soit pas trop longue, j'omets de lui raconter que j'ai passé le reste de la nuit chez Sakura. Oshima me pose une question ou deux, pour vérifier quelques détails et assimiler mon récit. Mais il ne fait aucun commentaire.
- Je ne sais pas du tout comment j'ai pu me retrouver avec tout ce sang sur moi, ni à qui il était. Je ne me souviens de rien. Mais ce n'est pas une métaphore. J'ai peut-être bel et bien tué mon père de mes mains. C'est l'impression que j'ai. Bien sûr, je ne suis pas retourné à Tokyo ce jour-là. J'étais à Takamatsu. Mais la "responsabilité commence dans les rêves", n'est-ce pas ?
- Le poème de Yeats, dit Oshima.
- J'ai peut être assassiné mon père en rêve. J'ai emprunté des circuits particuliers aux rêves et je suis allé le tuer.
- C'est ce que tu crois. En un sens, c'est peut-être une réalité pour toi. Mais la police - et personne d'autre d'ailleurs - ne te poursuivra pas pour responsabilité onirique. Personne n'a le don d'ubiquité. Einstein l'a démontré scientifiquement, c'est une vérité universellement reconnue.
- Je ne parle pas de loi, ni de science.
- Ce dont tu parles, Kafka Tamura, c'est d'une supposition, ni plus, ni moins. Une supposition hardie et surréaliste, digne d'une scénario de science-fiction.
- Bien sûr, qu'il s'agit d'une supposition. Je le sais bien. Sans doute que personne ne croira à une hypothèse aussi ridicule. Mais si aucune antithèse ne vient réfuter une hypothèse, aucun progrès scientifique n'est possible. C'est ce que mon père disait toujours. Une antithèse c'est un champ de bataille dans le cerveau, voilà ce qu'il disait. Il répétait cette phrase comme une lithanie. Et pour l'instant, je ne vois pas la moindre antithèse à opposer à cette supposition.
Oshima se tait.
Je ne trouve rien à ajouter non plus.
- C'est pour échapper à cette prédiction que tu as fugué, que tu t'es enfui aussi loin, n'est-ce pas ? finit par dire Oshima.
Je hoche la tête, puis je lui montre le journal plié sur la table.
- Mais on dirait que je ne suis pas parvenu à lui échapper.
N'espère pas que la distance résoudra tout, avait fait remarquer le garçon nommé Corbeau.
- Ce qui est sûr, c'est que tu as besoin d'un endroit où te cacher quelques temps, dit Oshima. Je ne sais pas quoi te dire d'autre.
Je me sens terriblement fatigué. Il me semble tout à coup que mes jambes me ne soutiennent plus. Je me laisse aller contre Oshima, qui est assis tout près de moi, et il me serre dans ses bras. J'enfouis mon visage contre sa poitrine plate.
- Vous savez, Oshima-san, je n'ai pas envie de faire ce genre de chose. Je ne voulais pas tuer mon père, et je ne veux pas coucher avec ma mère ou avec ma soeur.
- Evidemment dit Oshima en caressant mes cheveux courts. Evidemment. Qui le souhaiterait ?
- Pas même en rêve.
- Ni dans une métaphore. Ou une allégorie. Ou une analogie. (Il fait une pause, puis ajoute au bout d'un moment :)
- Si tu veux, je resterai ici avec toi cette nuit. Je peux dormir dans un fauteuil.
Mais je refuse. Il me semble que je ferais mieux de rester seul.
Oshima rejette en arrière la mèche qui lui tombe sur le front puis dit après une légère hésitation :
- Je sais que je ne suis qu'un absurde hermaphrodite gay et abîmé, mais si c'est cela qui t'inquiète, je ...
- Oh non, ce n'est pas ça du tout. Simplement, je voudrais réfléchir seul cette nuit. Il s'est passé trop de choses ces derniers temps. C'est tout.
Oshima note son numéro de téléphone sur un Pos-it.
- Si tu as envie de parler à quelqu'un cette nuit, appelle-moi. J'ai le sommeil léger.
Je le remercie.
Cette nuit-là, j'ai vu un fantôme.

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L'histoire

Les deux principaux personnages du roman sont Kafka Tamura, jeune fugueur de quinze ans qui fuit la sombre prophétie que son père lui a martelée durant son enfance et Nakata, un vieil homme, victime dans l'enfance d'un inexplicable coma qui a annihilé ses facultés intellectuelles et qui décide d'entamer un voyage pour le moins aléatoire.
Kafka se réfugie dans une bibliothèque commémorative située dans la ville de Takamatsu. Oshima, à la beauté androgyne, le prend sous son aile tandis que la directrice, la mélancolique Melle Saeki, éblouit le jeune homme.
Nakata, qui possède le don de parler aux chats et de faire tomber des pluies de poissons, est accompagné dans son périple par Hoshino, un routier au coeur d'or. Ses pas le guident jusqu'à Takamatsu, vers une pierre blanche, porte ouvrant sur un autre monde.
Kafka et Nakata semblent liés par un fil invisible, noué au plus sombre de leur inconscient, glissant sur le rivage, limite floue entre la réalité et le rêve, la vie et la mort ...

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Comme toutes les oeuvres de Murakami, l'histoire est difficile à résumer, tant il jongle entre réel et imaginaire, dépasse les frontières du fantastique dans ce roman de plus de 600 pages. Un long et magnifique voyage.

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Haruki MURAKAMI

Né en 1949, Murakami a grandi dans la banlieu de Kobe avant de se mêler à la contestation étudiante des années 1970 et d'ouvrir un club de jazz à Kyoto, le "Peter Cat" où il se mit à écrire sur les coins de table. Puis il partit pendant cinq ans aux Etats-Unis jusqu'en 1995. Après le séisme de Kobe et l'attentat de la secte Aum dans le métro de Tokyo, Murakami décide de rentrer au Japon. "En tant qu'écrivain, explique-t-il, j'ai eu le sentiment que je devais me frotter à ces évènements qui ont frappé le Japon. Je suis donc rentré et j'ai alors compris que mes paysages intérieurs devaient être confrontés aux paysages extérieurs. Ces deux mondes s'imbriquent dans un brouillage permanent qu'il faut pourtant décrypter."

Parce qu'il aime les chats, il pourrait sortir d'un conte de Natsume Sôseki.
Parce qu'il a lu et relu les frères Karamazov, il sait que les jardins zen dissimulent des abîmes de ténèbres.
Parce qu'il aime les tragédies grecques, il écrit des romans où pèsent de terribles menaces.
Parce qu'il a traduit Chandler et Carver, il aime tailler ses phrases au scalpel.
Parce qu'il fut un fan des Beatles, il est un garçon dans le vent.
Parce qu'il aime mener une vie errante mais soumise à une discipline monacale - cinq heures de travail tous les matins - ses livres semblent aussi impalpables que les nuages, aussi énigmatiques que les rêves.

murakami

J'ai beaucoup de romans et de nouvelles de Murakami dans ma bibliothèque :
- Les Amants du spoutnik
- Chroniques de l'oiseau à ressort
- Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil
- Après le tremblement de terre (nouvelles)
- La ballade de l'impossible
- La course au mouton sauvage
- Danse, danse, danse
- La fin des temps
- Le passage de la nuit
- Saule aveugle, femme endormie (son dernier recueil de nouvelles)
mes préférés, outre "Kafka sur le rivage", sont "La ballade de l'impossible", "La course au mouton sauvage", "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" et le fantastique "Chronique de l'oiseau à ressort" et quelques nouvelles de "Saule aveugle, femme endormie" ... dans ces ouvrages, les personnages voyagent souvent d'un roman à l'autre, des éléments d'intrigues se reproduisent comme un jeu de miroir. Un univers qu'on a du mal a quitter ... sans aucun doute, j'en reparlerai ...

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