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"Mes visites sur la tombe de Grand-mère se situant, presque toujours, à la fin d'une journée de travail, c'est le moment où la nuit de Tôkyô se fait belle et met ses néons aguichants autour d'Omotesando, d'Aoyama ichome ou de Hiro. Après lui avoir rendu visite, je cherche parfois un restaurant, le plus oublié possible, celui dont le propriétaire n'a pas jugé utile de surfer sur la modernité en rénovant l'intérieur. Sans successeur peut-être, il préfère terminer sa carrière dans le même décor qui l'a vu débuter. Ils existent encore, ces lieux à Tôkyô, et je m'y trouve bien, pour peu qu'il y ait quelque coin tranquille où, le temps d'un dîner solitaire, je puisse disparaître dans l'ombre. Là, j'écoute la vie des gens du quartier, quelques "salarymen", habitués du restaurant, des voix et des conversations de tous les jours et je pense encore au temps passé chez Grand-mère Nagatani. J'aime le quotidien de Tôkyô, qui recèle quelque chose d'intemporel. Dans ces conversations anonymes du soir, je retrouve des éclats nostalgiques. Et le Japon possède des variétés infinies de nostalgie, en raison des efforts constants que ce pays doit exercer pour garder la mémoire des choses qui disparaissent les unes après les autres. Tout se métamorphose, tout se transforme ; on détruit, on construit sans cesse. L'espace japonais m'apparaît comme une grande scène de théâtre où les décors, si beaux soient-ils, doivent toujours êtres changés car le spectacle continue. En Europe, les belles choses que l'on a érigées peuvent prétendre à l'éternité. Mais l'éternité de Tôkyô, elle, ne dure jamais au-delà de quelques chiches décennies, comme une petite concession au cimetière des idées et des projets. Quand on admire quelque chose de beau, on ne peut s'empêcher d'ajouter en soi-même : pour combien de temps ? L'impermanence reste la marque la plus pérenne de l'archipel aux éphémères fleurs de cerisiers. C'est ainsi, et l'on fait avec. Une fois que l'intuition, beaucoup plus que des raisonnements cartésiens, permet de le saisir, vous prenez conscience de tout un rapport au monde différent.

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Au retour des visites à la tombe de Grand-mère, dans le soir qui descend doucement sur Aoyama, en marchant sous les cerisiers et les pins, mon ombre devient plus réelle que mon corps, et me reviennent en mémoire quelques haïkus du poète Issa "Nuit de Lune, tut en me rafraîchissant, je visite les tombes" (Yûzuki ya - suzumi ga tera no - kakamairi). Ou encore : "Papillon qui vole - comme moi aussi, simple poussière" (Chô tonde - waga mi mo chiri no - tagui kana), et dans cette extrême fragilité du monde et des hommes, apparaît pour un instant l'indicible beauté du monde : "Ce monde marqué par la décrépitude est cependant recouvert de cerisiers en fleurs" (Kono yô na - masse o sakura - darake kana).

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Dans le quartier où une aimable dame du temps jadis m'a dit un jour : "Accepteriez-vous de devenir mon fils?" je ne parviens plus à passer aujourd'hui et j'accomplis un grand détour pour me rendre chez l'un ou l'autre de mes amis qui demeurent près du site de mon ancienne habitation. Les deux chaleureuses maisons de bois où nous avons vécu, si heureux, furent vendues, et détruites l'espace d'un matin rageur. Je connais même le destin des planches : elles servirent à alimenter le feu des quelques bains publics japonais (sento), où d'ailleurs les clients se font de plus en plus rares puisque maintenant chacun dispose de sa salle de bain. Notre maison ? Envolée. En lieu et place trône, m'a-t-on dit, un petit immeuble en béton, solide, à l'espace fonctionnel, sans mémoire et qui ne sait rien de nous.

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Trop de paroles me hantent en ce lieu, trop de cris des marchands ambulants, tirant ou poussant dans la rue leur commerce itinérant monté sur des remorques à bras. Il y avait le marchand de nouilles de ramen, dont les soupes étaient si onctueuses ... et les soirs d'hiver, nous faisions glisser la fenêtre pour lui commander cinq bols bien chauds. Il y avait également, vers dix-sept heures, au moment où les enfants rentraient de l'école, le marchand de patates douces sucrées, grillées au feu de bois : "O imo yaki imo" (pommes, pommes de terre grillées). Tôt le dimanche matin, et nous le maudissions parfois de ce réveil, passait le marchand de barres en plastique (saodake) pour étendre le linge. Ce tableau serait incomplet sans le marchand ramassant les vieux journaux, magazines, revues et nous gratifiant généreusement d'un mauvais rouleau de papier recyclé en échange des excellentes nouvelles que nous lui rendions annonçant tel ou tel scandale financier ou politique.

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Mais la voix que j'aimais par-dessus tout entendre était celle de la ronde des pompiers volontaires qui, les soirs d'hiver, arpentaient les rues et les ruelles froides, pour rappeler aux uns et aux autres  de ne pas se coucher sans avoir bien vérifié que le gaz était coupé. Prenez garde au feu : "Hi no yôjin". Il pouvait être tard, et nous entendions avant d'aller dormir ce cri préventif que l'on aurait dit venu du fonds des temps (il suffisait jadis d'une distraction pour réduire en cendres un pâté de maisons). "Hiii noo yöooo-jin", répétait la voix en allongeant les mots, dont elle ponctuait le final en frappant deux plaquettes de bois l'une contre l'autre.

Prenez garde au feu de la mémoire, il embrase tant de coins sombres du passé en les consumant.

Non, vraiment, je n'arrive plus à passer aujourd'hui devant l'emplacement de la maison Nagatami, là même où une grand-mère me fut si proche qu'elle voulut faire de moi son fils."

Extrait du roman de Jean-François SABOURET "Besoin de Japon" (lien chez Amazon)

Jean-François SABOURET part enseigner la philosophie à l'université du Hokkaïdo en 1974 et s'installe au Japon pour trente ans. En 1990, il ouvre un bureau du CNRS à Tôkyô, où il est également correspondant de France-Inter jusqu'en 1996. Depuis, il poursuit, entre France et Japon, ses recherches pour le CNRS sur la société japonaise et son système éducatif.

Dans "Besoin de Japon", Jean-François SABOURET explique, grâce à son vécu, les fines nuances des comportements culturels et sociaux, des religions ... Il invite le lecteur à une promenade initiatique, sinueuse comme les ruelles cachées des villes tentaculaires, savoureuse comme le saké nouveau. Il relate ses rencontres quotidiennes avec ces japonais anomynes qu'il a appris à aimer avec leur gentillesse, leur sens de la civilité, de l'humour et de la courtoisie.  De Moustache, son Maître de sabre - kamikaze de la dernière heure - à Grand-mère Nagatani qui va loger sa famille dans une vieille maison en bois, en passant par les burakumin, ces exclus qui vivent encore dans des hameaux spéciaux, véritables ghettos, on a du mal à quitter ses personnages attachants.

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Grand-mère Nagatani reste pour moi un des personnages les plus attachants du roman. Sentant sa mort proche, et n'ayant pour seul héritier qu'un petit-fils émigré en Chine elle demanda à l'auteur de l'aider à convaincre son petit-fils de venir s'installer au Japon. Essuyant un refus, elle proposa à Jean-François SABOURET de devenir son fils adoptif, ce qu'il refusa, à contre-coeur par respect pour ses parents, mais il lui promit, tant qu'il resterait à Tôkyô, où y serait de passage, de fleurir sa tombe. C'est cet extrait que j'ai choisi de vous faire découvrir ...

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