Le Japon d'Asiemutée

04-28-2013

La nuit du chasseur ...

 

DSCN0599

 

La nuit vient de commencer et rats et souris vont encore se faire attendre un peu. Avant l'affrontement, je prends un peu de repos.

 

DSCN0612

 

 

Il n'y a pas de fenêtre à coulisse dans cette cuisine, mais il y a en échange une sorte de frise à meneaux d'environ trente centimètres de large, qui a été aménagée pour laisser passer l'air en été et en hiver. Je me réveille, surpris par un coup de vent qui entraîne des fleurs de cerisier tombant sans regrets, por trouver sur les planches de la trappe l'ombre oblique de la cuisinière, portée par les rayons de la lune voilée qui s'est levée pendant mon sommeil. De peur d'avoir trop dormi, j'agite deux fois ou trois fois mes oreilles et je jette un coup d´oeil autour de moi : rien que le silence, interrompu comme hier soir par le bruit de l'horloge. C'est l'heure des rats. D'où vont-ils venir ?

Un tapotement se fait entendre dans le placard. On dirait qu'un rat appuie ses pattes sur le bord d'une assiette et fait des ravages dans le contenu. C'est donc de là qu'ils vont sortir. Je vais m'accroupir près du trou du placard. Mais le rat se fait attendre. Puis le tapotement sur l'assiette cesse et cette fois il est remplacé par un bruit sourd qui s'interrompt parfois ; le rat a dû s'attaquer à un bol ou quelque chose de semblable. Et le bruit est juste à dix centimètres devant mon nez, de l'autre côté de la porte. De temps en temps, un bruit de pas se rapproche jusqu'au bord du trou , mais s'éloigne ensuite et aucun rat ne se hasarde au-dehors. Que ne dois-je pas endurer ! L'ennemi est en train de tout dévaster à une épaisseur de porte de moi, et je dois patienter au bord du trou sans rien pouvoir faire. Les rats, assiégés dans le placard comme l'ennemi de la baie de Port-Arthur, sont en train d'organiser un bal très animé. Si au moins O-San avait laissé ce placard entrouvert pour que je puisse y entrer ... Stupide campagnarde !

Voici maintenanr que mon coquillage d'oreille de mer se met à tinter derrière la cuisinière. L'ennemi vient aussi de là ; je me glisse tout doucement vers lui, mais je ne vois qu'une queue dans un éclair et tout disparaître sous l'évier. Un moment plus tard, la tasse à gargarismes cliquette contre la cuvette de métal dans la salle de bains. Au moment où je me retourne pour parer à cette apparition sur mes arrières, une énorme bestiole de près de quinze centimètres fait tomber un sachet de poudre dentifrice et court se réfugier sous la véranda. Je la poursuis pour lui couper la retraite, mais plus rien, on ne la voit nulle part. Attraper un rat est plus difficile que je ne l'avais cru. Je commence à me demander si j'ai vraiment la capacité innée de chasser les souris et les rats.

Quand je vais à la salle de bains, l'ennemi charge d'un placard ; quand je surveille le placard, on surgit de l'évier ; quand je me tiens au milieu de la cuisine, on en profite pour s'activer un peu partout ailleurs en même temps. Est-ce de l'insolence ou de la lâcheté ? En tout cas, l'ennemi n'est pas digne d'un gentilhomme. Je vole, je saute ici et là quinze ou seize fois de toute mon ardeur et l'esprit tendu ; mais j'aboutis à autant d'échecs. C'est regrettable, mais avec un ennemi aussi peu coopératif, l'amiral Togo lui-même n'aurait pu trouver aucune tactique. Au début, j'avais du courage, de l'animosité, j'avais même un sentiment du tragique, mais tout cela est devenu ennui, ridicule, envie de dormir et fatigue. Alors je m'assieds au milieu de la cuisine et me décide à ne plus bougeer. Même si je reste immobile, l'ennemi dans son insignifiance ne peut tenter grand-chose car je fais semblant d'être aux aguets dans toutes les directions. A la pensée que l'adversaire que je me suis choisi est en réalité un ramassis de lâches mesquins, le sentiment que la guerre m'apporterait de l'honneur disparaît et il ne me reste plus qu'un arrière goût de détestation. Au-delà encore de cette détestation, je me sens découragé et indifférent, puis j'en arrive à un solide mépris pour ces amateurs qui ne savent rien faire d'intéressant. Enfin, j'ai sommeil. Je finis par avoir très sommeil après ces réflexions. Je vais dormir. Le sommeil est nécessaire, même en territoire ennemi.

 

DSCN0609

 

De l'ajour ouvert en direction de l'avant-toit, un fort coup de vent porteur d'une tornade de fleurs de cerisier vient m'envelopper. C'est alors que le trou du placard livre passage à quelque chose qui jaillit comme un boulet de canon fendant l'air et vient me mordre l'oreille gauche avant même que j'aie le temps d'equiver. Tout de suite après une ombre noire passe derrière moi et s'accroche à ma queue. Tout s'est passé en un éclair. Je saute en l'air machinalement pour essayer de faire tomber ces monstres, en y mettant toute ma force. Le rat qui a planté ses dents dans mon oreille est désiquilibré et vient pendouiller comme une saucisse sur le côté de ma tête. Le bout de sa queue, souple comme un tube de caoutchouc, entre inopinément dans ma bouche. Je profite de cette chance inespérée en prenant sa queue entre mes dents et en secouant si violemment le rat à gauche et à droite qu'un bout de queue me reste dans la bouche, et le corps va s'écraser contre le mur tapissé de vieux journaux, puis retombr et rebondit sur la trappe du plancher. Je saute sur mon adversaire sans lui laisser le temps de se relever, mais c'est comme si je marchais sur une balle élastique : il me glisse sous le nez et va s'accroupir sur le bord de l'étagère, du haut de laquelle il me regarde. Je ne peux que lui rendre la pareille, de mon plancher. Il est à un mètre cinquante de moi, et entre nous la clarté de la lune tend des rayons de lumière larges comme une grosse ceinture. Je concentre mes forces dans mes pattes de devant et j'essaie de sauter sur l'étagère. J'arrive bien à y accrocher deux pattes, celles de devant, mais les deux de derrière pendent dans le vide. Le rat noir qui s'est accroché à ma queue tout à l'heure y est toujours suspendu, mordant à belles dents avec une vigueur que même la mort ne ferait pas fléchir. Je suis en danger. J'essaie d'affermir la prise de mes pattes sur l'étagère en les déplaçant plus avant, mais le poids qui pend à ma queue ne fait que l'affaiblir à chaque tentative. Si je glisse deux ou trois fois, je vais tomber. Ma situation est de plus en plus dangereuse. J'entends mes griffes racler furieusement l'étagère et je me dis que je ne peux pas continuer ainsi. Je balance ma patte gauche pour assurer ma prise encore une fois et je manque magnifiquement l'étagère, ce qui me laisse suspendu par une seule griffe de ma patte droite. Mon propre poids et celui du rat qui s'obstine à mordre ma queue me font balancer d'avant en arrière. Le monstre qui est resté sur l'étagère jusqu'à ce moment sans faire un mouvement en attendant l'instant propice choisit ce moment pour viser mon front et charger comme un rocher qui dévale une pente. Je lâche entièrement prise et nos trois corps chutent sur le plancher à travers les rayons de lune. Le mortier qui se trouvait sur l'étagère du dessous, le seau et les boîtes de confiture vides qui étaient dans le mortier tombent en invitant au passage un étouffoir rempli de cendres un peu plus bas, et tout cela se répand à moitié dans une jarre d'eau, à moitié sur le plancher. Un vacarme peu commun déchire la nuit et me glace le sang malgré la résolution mortelle dont je viens de faire preuve.

- Au voleur !

Mon maître jaillit de sa chambre en hurlant d'une voix grasseyante. Il a une lampe dans une main et sa canne dans l'autre, et de ses yeux ensommeillés émane une lueur appropriée à la situation. Je me recroqueville doucement près de mon coquillage d'oreille de mer, et les deux monstres disparaissent dans le placard. Mon maître, qui ne sait que faire, demande dans le vide d'une voix coléreuse qui peut faire tout ce tintamarre. La lune s'est déplacée vers l'ouest et la ceinture de lumière blanche dans la cuisine est beaucoup plus étroite.

Extrait de "Je suis un chat" de Natsumé SOSEKI

 

DSCN0610

 

Chats de Tomo no Ura (Japon) photographiés en mai 2009

 

DSCN0613

 

 

 

Posté par asiemutee à 14:20 - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,



04-26-2013

Le chat qui n'avait jamais mangé de mochi ...

image

 

 

Le morceau de mochi que j'ai vu ce matin est toujours là, avec les mêmes couleurs, collé au fond du bol.  Je dois avouer que je n'ai jamais encore mangé de mochi. Il a l'air bon, et cependant il me met légèrement mal à l'aise. J'écarte de ma patte avant les légumes qui le recouvrent et je m'aperçois que mes griffes deviennent gluantes à son contact. Son odeur est celle du riz que l'on transfère de la marmite dans la boîte où on le met pour le servir. Je regarde autour de moi, hésitant à le manger. Par chance, ou peut-être pour mon malheur, personne ne vient. La bonne, O-San, joue au volant, son visage indiquant qu'elle se moque de savoir si nous sommes à la fin de l'année ou au printemps. Dans une pièce du fond, les enfants chantent "que dis-tu petit lapin ?" C'est maintenant ou jamais. Si je laisse fuir cette chance, il me faudra vivre jusqu'à l'année prochaine sans connaître le goût de ce qu'on appelle mochi. Tout chat que je suis, je comprends à cet instant une vérité profonde : l'occasion fait le larron. A vrai dire, je n'ai pas tellement envie de manger du zoni, et même, plus je regarde ce qui se trouve au fond du bol, plus je me sens mal à l'aise. Maintenant, cela me dégoûte. Si O-San ouvrait la porte de la cuisine, j'abandonnerais le bol sans aucun regret et je ne me soucierais plus du zoni jusqu'à l'année prochaine.

Mais voila, personne ne vient, j'ai beau prendre tout mon temps, personne ne vient. Il me faut donc manger du zoni.

Enfin, faisant porter tout mon poids sur le bol comme pour y tomber, je plante mes dents fermement dans un petit coin du morceau de mochi. Avec la vigueur que j'ai mise à mordre, j'aurais dû pouvoir couper n'importe quoi, mais à ma stupéfaction, mes dents restent immobilisées quand je tente de retirer ma prise ! J'essaie de mordre plus profondément, mais je ne peux plus remuer les mâchoires. Je me rends alors compte que les mochi sont des démons, mais il est déjà trop tard. Comme un homme prisonnier dans un marécage s'enfonce plus profondément à mesure qu'il se débat pour en sortir, plus je mords, plus ma bouche devient lourde, et plus mes dents sont progressivement enserrées. Elles ont bien prise sur le mochi, mais celui-ci ne cède pas et je ne peux plus rien faire. L'esthète Meitei a fait un jour observer à mon maître qu'il est insondable ; c'était une sage remarque. Ce mochi est aussi insondable que mon maître. Je peux mordre et mordre, cela n'a pas de fin, comme la division de dix par trois. J'arrive à une deuxième vérité profonde dans ce tourment : "Tout être vivant peut pressentier par intuition si une action est appropriée où non." J'ai déjà découvert deux vérités, mais le mochi qui m'emprisonne en retire tout le plaisir, il happe mes dents qui me mettent au supplice comme si on les arrachait ; si je ne me hâte pas de couper ce morceau, O-San va arriver et les enfants, qui semblent avoir fini leur chanson accourront certainement à la cuisine. 

Au comble du martyre, je secoue ma queue en tous sens, je dresse et couche mes oreilles, mais tout en vain ; d'ailleurs ma queue et mes oreilles n'ont aucun rapport avec le mochi et je renonce quand je m'aperçois que je les agite en pure perte ; à la longue, je conclus que la seule chose à tenter est de repousser le mochi avec mes pattes de devant, et je donne d'abord quelques coups de ma patte droite près de ma bouche, mais le piège qui me retient ne se relâche pas pour si peu, je presse alors de ma patte gauche et je décris des cercles furieux avec ma tête, en prenant ma bouche comme centre, mais cette danse ne suffit pas à conjurer le démon. Puis je me dis que la patience s'impose et j'appuie alternativement à gauche et à droite ; mes dents restent toujours collées dans le mochi. "Ah, ça suffit !" m'emportais-je, et j'utilise mes deux pattes ensemble. A mon grand étonnement, je réussis à me tenir sur mes pattes de derrière, avec la vague impression de ne plus être un chat. Mais cela n'a aucune importance dans ma situation et, prenant la résolution de lutter jusqu'à ce que ce diable de mochi lâche prise, je me racle le visage dans tous les sens. L'agitation furieuse de mes pattes me fait parfois perdre l'équilibre, que je dois rattraper avec mes pattes de derrière, et je ne peux pas rester sur place ; je parcours ainsi toute la cuisine en bonds désordonnés. Modestie mise à part, j'arrive fort habillement à rester dressé sur deux pattes. Une troisième vérité m'illumine brusquement : "La nécessité rend ingénieux, c'est une grâce de Ciel." J'ai été élu pour recevoir cette grâce, et je me débats toujours aussi violemment avec le mochi lorsqu'il me semble entendre un bruit de pas à l'intérieur de la maison. Quelle affaire si on me surprend dans cet état ! Je redouble de fougue en sillonnant la cuisine, et les pas approchent. La grâce de Ciel m'a été mesurée un peu trop juste : je suis découvert par les enfants.

- Oh ! Le chat a mangé le zoni et il danse ! s'écrient-elles.

O-San est la première à les entendre et, jetant raquette et volant, elle arrive en trombe par la porte de service en s'exclamant. La maîtresse, vêtue d'un kimono à ses armes en crêpe de soie, laisse tomber :

- Quel vilain chat !

Son mari lui-même, sortant de son bureau, me gratifie d'en :

- Stupide animal !

Les enfants seules trouvent le spectacle drôle, et puis tout le monde se met à rire d'un commun accord. Je suis en colère, je souffre, mais je ne peux pas m'empêcher de sauter ça et là. Les rires semblent décroître lorsque la fille de cinq ans dit :

- Maman, le chat aussi est insupportable, n'est-ce pas ?

Et les rires de recommencer de plus belle, comme si elle avait ranimé l'ardeur déclinante des vagues en furie, ainsi qu'on dit en beau langage. J'ai eu connaissance de bien des histoires réelles sur le manque de pitié des hommes, mais je n'ai jamais eu autant de ressentiment que maintenant. Finalement, la grâce céleste m'abandonne complètement, et je retombe sur mes quatre pattes, piteusement réduit à rouler les yeux d'impuissance. Mon Maître paraît répugner à me laisser mourir, et il ordonne à O-San de me débarrasser du mochi. Celle-ci lance à sa maîtresse un regard où on peut lire l'envie de me laisser danser encore un peu. La maîtresse voudrait bien de ce spectacle, mais pas jusqu'à ma mort, et ne dit rien.

- Il va mourir si on ne fait rien ! Délivrez-le vite ! répète mon maître en se retournant vers la bonne.

Comme tirée d'un rêve où elle laisserait un bon repas à moitié fini, elle saisit le mochi à contrecoeur et le tire énergiquement. Je ne suis pas Kangetsu, mais j'ai l'impression que toutes mes dents vont casser. Je ne tiens plus de la sentir arracher sans aucune douceur le mochi où mes dents sont plantées, parfaitement indifférente à la douleur qu'elle m'inflige. La quatrième vérité m'est alors révélée : "Tout réconfort doit passer par une souffrance" et, lorsque je peux enfin regarder autour de moi, tout le monde est déjà parti dans les autres pièces de la maison.

 

Extrait de "Je suis un chat" de Nastumé Sôseki

Photo à Osaka, juillet 2007

Posté par asiemutee à 23:41 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags : , , ,

04-24-2013

A travers la vitre ...

 

DSCN3618

 

 

Une brise agitait de temps à autre les feuilles longues de l'orchidée en pot. Dans les branches du jardin, par intermittence, les rossignols chantaient maladroitement. A force de rester assis tous les jours, derrière la vitre, j'avais cru que c'était toujours l'hiver, mais le printemps commençait à remuer mon coeur.

J'avais beau rester assis, ma méditation ne se figeait pas. J'avais le sentiment que, si je me mettais à écrire, j'aurais de quoi écrire à l'infini. Mais à force d'hésiter entre les sujets, je me dis, non sans nonchalance, que quoi que j'écrive, c'était dépourvu d'intérêt.. Je restai ainsi à ne rien faire et finis par penser que ce que j'avais écrit jusqu'ici n'avait aucun sens. Pourquoi avais-je écrit tout cela ? Cette contradiction me provoquait, comme une raillerie. Heureusement, mes nerfs étaient calmés. Cela me plaisait beaucoup de me laisser emporter par cette moquerie et de m'élever jusqu'au domaine de la méditation. J'ai eu envie de rire, en contemplant du haut des nuées de ma bêtise : je n'étais qu'un enfant au berceau qui se laisse bercer par sa propre raillerie.

Jusqu'ici, j'écris en vrac sur autrui et sur moi. En parlant des autres, j'étais hanté par la crainte de les mettre dans l'embarras. En revanche, pour parler de moi-même, je pouvais plutôt respirer à l'air libre. Pourtant, je ne suis pas parvenu à me détacher d'une certaine complaisance à mon propre égard. Si je ne suis pas assez poseur pour tromper le monde à coup de mensonges, je n'aurai pas révélé, finalement, des aspects plus mesquins, plus mauvais, des défauts qui auraient risqué de me faire perdre la face. Quelqu'un a dit : "Les Confessions de saint Augustin, les Confessions de Rousseau, les Confessions d'un opiomane anglais ... les suivrait-on à la trace, que la vraie vérité en serait absente et que les hommes ne sauraient la rendre." Du reste, ce que j'ai écrit n'est pas une confession. Je suppose que je n'ai montré mes propres péchés - si on peut les appeler ainsi - que du côté lumineux. Certains lecteurs doivent en ressentir du désagrément. Mais maintenant, sans me soucier de cette réaction, je souris en regardant autour de moi l'humanité en général. C'est le même regard que je pose sur les vétilles que j'ai écrites jusqu'ici, avec l'impression qu'elles viennent d'un autre ; je ne cesse de sourire.

Les rossignols chantent de nouveau dans le jardin par intermittence. La brise printanière vient par à-coups agiter les feuilles de l'orchidée. Le chat se chauffe au soleil en sommeillant, exposant une plaie consécutive à quelque terrible morsure. Les enfant qui, tout à l'heure encore, jouaient bruyamment au ballon sont tous allés au cinématographe. Maintenant que la sérénité s'est installée dans la maison et dans mon coeur, je vais ouvrir en grand la vitre et j'achève ce texte, en plein ravissement, plongé dans la lumière calme du printemps. Puis, je compte faire une sieste, sur la véranda, un coude replié.

Natsumé Sôseki
A travers la vitre

 

 

DSCN3607

 

 

DSCN3614

 

 

DSCN3622

 

 

DSCN3625

 

 

DSCN3629

 

 

DSCN3636

 

 

DSCN3633

 

 

DSCN3639

 

 

DSCN3650

 

Photos dans le parc du Palais Impérial de Tokyo (mai 2010)

04-19-2013

Champs de Tokyo ...

 

DSCN3887

 

Les histoires de fleurs n'ont jamais de fin. Mais nous en conterons pourtant une dernière. Au XVIème siècle, la belle-de-jour était encore une plante rare au Japon. Rikyû en possédait un jardin entier, qu'il cultivait avec un soin assidu. La renommée de ses convolvulus parvint aux oreilles du Taikô Hideyoshi, qui exprima le désir de les contempler. Rikyû l'invita donc pour le thé du matin dans sa demeure. Au jour fixé, le Taikô vint et traversa le jardin, mais il ne vit nulle trace de convolvulus. Le sol avait été nivelé, puis recouvert de fin gravier et de sable. La mine sombre, le despote pénétra dans la chambre de thé, où l'attendait un spectacle qui lui rendit sa bonne humeur. Sur le tokonoma, dans un bronze rare de facture Song, reposait une unique belle-de-jour - la reine du jardin tout entier !

De tels exemples illustrent parfaitement la signification du sacrifice des fleurs. Et sans doute les fleurs elles-mêmes savent-elles apprécier pareil sacrifice. Elles ne sont point lâches, comme le sont les hommes. Certaines fleurs trouvent leur gloire dans la mort - ainsi les fleurs de cerisier qui s'abandonnent librement aux vents. Quiconque a contemplé les avalanches embaumées de Yoshino ou d'Arashiyama a pu s'en rendre compte. Durant un court instant, les fleurs voltigent comme des nuées de joyaux et dansent sur les eaux cristallines : puis, cependant qu'elles glissent au fil de l'onde, elles semblent dire : "Adieu, Printemps ! Nous partons vers l'Eternité !"

 

Extrait de "Le Livre du thé" de Kakuzô OKAKURA

 

DSCN3886

 

DSCN3892

 

DSCN3855

 

DSCN3866

 

DSCN3899

 

DSCN3889

 

DSCN3857

 

DSCN3901

 

Photos à Naka-Meguro (Tokyo) en mai 2010

 

DSCN3909

 

DSCN3914

Posté par asiemutee à 13:25 - - Commentaires [20] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

04-17-2013

Sans paroles ...

 

DSC_5083

 

La masse bruissante d'une langue inconnue constitue une protection délicieuse, enveloppe l'étranger d'une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle : l'origine, régionale et sociale, de qui la parle, son degré de culture, d'intelligence, de goût, l'image à travers laquelle il se constitue comme personne et qu'il vous demande de reconnaître. Aussi, à l'étranger, quel repos ! J'y suis protégé contre la bêtise, la vulgarité, la vanité, la mondanité, la nationalité, la normalité. La langue inconnue, dont je saisis pourtant la respiration, l'aération émotive, en un mot la pure signifiance, forme autour de moi, au fur et à mesure que je me déplace, un léger vertige, m'entraîne dans son vide artificiel, qui ne s'accomplit que pour moi : je vis dans l'interstice débarrassé de tout sens plein. Comment vous êtes-vous débrouillé là-bas, avec la langue ? Sous-entendu : Comment assuriez-vous ce besoin vital de la communication ? Ou plus exactement, assertion idéologique que recouvre l'interrogation pratique : il n'y a de communication que dans la parole.

 

DSC_5077


Or il se trouve que dans ce pays (le Japon), l'empire des signifiants est si vaste, il excède à tel point la parole, que l'échange des signes reste d'une richesse, d'une mobilité, d'une subtilité fascinantes en dépit de l'opacité de la langue, parfois même grâce à cette opacité. La raison en est que là-bas le corps existe, se déploie, agit, se donne, sans hystérie, sans narcisime, mais selon un pur projet érotique - quoique subtilement discret. Ce n'est pas la voix (avec laquelle nous identifions les "droits" de la personne) qui communique (communiquer quoi ? notre âme - forcément belle - notre sincérité ? notre prestige ?), c'est tout le corps (les yeux, le sourire, la mèche, le geste, le vêtement) qui entretient avec vous une sorte de babil auquel la parfaite domination des codes ôte tout caractère régressif, infantile. Fixer un rendez-vous (par gestes, dessins, noms propres) prend sans doute une heure, mais pendant cette heure, pour un message qui se fût aboli en un instant s'il eût été parlé (tout à la fois essentiel et insignifiant), c'est tout le corps de l'autre qui a été connu, goûté, reçu et qui a déployé (sans fin véritable) son propre récit, son propre texte.

Extrait de "L'empire des signes" de Roland BARTHES

 

DSC_5089

 

DSC_5090

 

DSC_5095

 

DSC_5091

 

DSC_5078

 

DSC_5096

 

DSC_5097

 

DSC_5099

 

DSC_5104

 

DSC_5106

 

DSC_5107

 

DSC_5074

 

DSC_5087

 

Photos à la Sky Tree, Tokyo, juillet 2012

 

DSC_5072

 

DSC_5110

 

DSC_5109

 

DSC_5112

 

DSC_5141

 

Posté par asiemutee à 20:11 - Commentaires [10] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,



Fin »